«Cette situation m'épuise, me vide de mes forces, me tue. Je me sens vieilli de dix ans.» Ces expressions communes pour dire la lassitude extrême que provoque une situation de stress de longue durée semblent bien avoir un fondement biologique. Le stress psychologique provoque un vieillissement cellulaire prématuré, selon une étude parue le 29 novembre dans les Proceedings of the National Academy of Sciences, aux Etats-Unis. L'équipe de chercheurs a étudié les effets du stress sur 58 mères: 19 d'entre elles élevaient des enfants en bonne santé, et 39 un enfant souffrant d'une maladie chronique grave. Les résultats ont montré un vieillissement cellulaire prématuré d'au moins dix ans chez celles qui étaient soumises à un haut niveau de stress, tant subjectif qu'objectif.

L'idée des psychiatres et biochimistes de l'Université de Californie (San Francisco) était de montrer comment «le stress s'infiltre sous la peau». Soit comment, d'un ressenti psychologique, on arrive à des dommages physiques. De nombreuses études ont en effet montré le lien entre stress chronique et mauvaise santé. Illustré notamment par un risque cardio-vasculaire plus élevé ou une fonction immunitaire diminuée. Mais on n'avait jamais démontré l'exact mécanisme en cause.

Dans cette étude, les scientifiques ont choisi de mesurer le vieillissement cellulaire à l'aune des télomères, ces «bouchons» posés à chaque extrémité des chromosomes, probablement pour les protéger. Lorsque les cellules se divisent, pour lutter contre une infection par exemple, chaque télomère est endommagé, puis se répare grâce à une enzyme, la télomérase. Avec le temps, cette réparation perd en qualité et le télomère se raccourcit. Un télomère court indique donc un vieillissement cellulaire. C'est du moins ce qui se passe dans les éprouvettes.

Pour aller dans le sens de ces observations, on sait que les personnes atteintes de dyskératose congénitale, une maladie génétique rare causant un raccourcissement accéléré des télomères, meurent prématurément. Souvent en raison de la diminution de leurs défenses immunitaires.

Les chercheurs américains ont voulu dévoiler ce mécanisme in vivo. Ils ont donc analysé l'ADN des cellules immunitaires des participantes. Ils ont mis en évidence une relation inversement proportionnelle entre la durée du stress et la longueur des télomères.

«Normalement, la télomérase suffit à maintenir la longueur des télomères, remarque Karl-Heinz Krause, directeur du laboratoire de biologie du vieillissement à Genève. Il faut quelque chose de plus que la division cellulaire pour raccourcir les télomères.»

L'étude montre justement chez les mères stressées une grande production de radicaux libres. Ces molécules très réactives, dérivées de l'oxygène, ont une aptitude accrue à réagir avec les autres molécules et à les détruire. On sait que ce phénomène est lié au vieillissement. Mais les radicaux libres sont aussi produits par l'organisme pour lutter contre les infections. Chez les femmes étudiées, tout se passe comme si le stress auquel elles sont soumises suscitait une réaction de type immunitaire. Les radicaux libres, produits en trop grande quantité, attaqueraient les télomères. «L'idée est séduisante, admet le professeur. C'est probablement une question de temps d'exposition. J'imagine qu'une infection chronique de longue durée produirait les mêmes effets.»

Quant à la corrélation entre la longueur des télomères et le vieillissement, Karl-Heinz Krause reste prudent. «C'est une corrélation que l'on constate in vitro, mais dans la réalité c'est autre chose. Dans notre expérience avec les souris, leur longueur ne joue probablement pas de rôle dans le vieillissement normal. Par contre, sous stress, c'est peut-être différent.»

Il est aussi intéressant de voir que la plus mauvaise combinaison pour l'organisme réside dans le cumul du stress, objectif et subjectif. Certaines femmes soumises à un stress important en raison de l'état de santé de leur enfant, arrivaient à ne pas se laisser envahir et à prendre une certaine distance. Dans ce cas, leur vieillissement cellulaire était beaucoup moins marqué que chez celles qui se sentaient très stressées.

Le professeur juge cette étude intéressante sans être tout à fait concluante. «Peut-être que les gens qui ont dès le départ des télomères plus longs résistent mieux au stress.»

Il faudrait idéalement poursuivre la recherche en mesurant la longueur des télomères des participantes avant qu'elles ne soient exposées au stress.