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Le Suisse Andreas Manz est l’inventeur européen 2015

Récompensé jeudi à Paris par l’Office européen des brevets, l’inventeur des «laboratoires sur puce» est convaincu que l’Arc lémanique peut devenir la Silicon Valley du continent

Andreas Manz, inventeur européen 2015

Recherche Le Suisse a reçu jeudi à Paris le prestigieux prix décerné par l’Office européen des brevets

Concepteur des laboratoires sur puce, ce spécialiste de la miniaturisation rêve de refabriquer le réel et de voir l’Europe, continent d’inventeurs, créer sa propre Silicon Valley

L’un de ses meilleurs souvenirs d’inventeur courtisé un temps par les plus grandes firmes et les fonds d’investissement de la Silicon Valley? Les virages entrelacés des Alpes suisses, empruntés pied au plancher dans sa superbe Bugatti 1929, «ce cigare sur quatre roues» à l’allure de grande dame racée et aujourd’hui revendue. Andreas Manz, 58 ans, aime parler des plaisirs que l’invention procure: de ce goût de la transgression, de ce saut dans une autre dimension lorsque la découverte technologique, née dans le secret d’un laboratoire, est transformée en processus industriel et commence à révolutionner les pratiques de tout un pan de notre vie quotidienne.

Aujourd’hui patron du Korea Research Institute de Sarrebrück, en Allemagne, ce natif de Zurich éduqué à Zofingen, dans l’ombre de l’imprimerie Ringier (propriétaire du Temps), a expérimenté cela au fur et à mesure du succès international de ses «laboratoires sur puce» (lire complément), une prouesse récompensée jeudi, à Paris, par le Prix de l’inventeur européen 2015 dans la catégorie «œuvre d’une vie». Décerné au Palais Brongniart, le siège historique de la Bourse parisienne, par l’Office européen des brevets (OEB) basé à Munich, ce prix réunit symboliquement trois réalités à travers cet ingénieur diplômé de l’EPFZ: celle de l’Europe de la recherche à la fois si féconde et si lente à prendre corps, celle du mariage entre la chimie et l’informatique incarné par ses «lab-on-a-chip», et celle de la géopolitique mondiale des inventions représentée par la Corée du Sud, son employeur actuel qui, voici vingt ans, décida d’implanter et de financer dans la Sarre, au cœur du Vieux Continent, un laboratoire-vigie chargé de déceler les mutations technologiques.

Le récit de la naissance des «laboratoires sur puce» nous fait remonter aux années 80, chez Ciba-Geigy où travaillait alors Andreas Manz. Le besoin de tests rapides de toxicité, suite à une pollution du Rhin, allume en lui une étincelle sous forme de comparaison entre les pas d’un éléphant et ceux d’une souris. A l’éléphant, les pas longs et majestueux, laissant peu d’empreintes au sol. A la souris, les dizaines d’impacts de pattes sur quelques centimètres. Plus l’on réduit la distance et la taille des corps confrontés, plus les réactions entre molécules se retrouvent donc accélérées. «L’idée de départ est simple: réduire le volume dans lequel interagissent les molécules pour obtenir plus vite davantage d’informations, et donc davantage de possibilités d’analyse.»

Ciba-Geigy, qui a financé le projet initial en 1986, dépose alors les premiers brevets. La suite est vertigineuse: plus de 11 000 citations de son «système d’analyse global». Quelque 40 brevets. Plus de 250 articles scientifiques, faisant du Suisse l’un des chimistes les plus réputés au niveau mondial.

Andreas Manz, lui, ne s’est pas arrêté. Amateur de nouveaux horizons, il n’a cessé de sillonner les congrès internationaux jusqu’à se retrouver en Iran, où ses interlocuteurs lui ont récemment décerné un prix, et proposé de diriger un centre de recherche en Europe, «sans lien avec le nucléaire», sourit-il. Car l’inventeur n’a pas tout de suite raflé la mise: «J’ai touché 400 dollars pour mon premier brevet déposé par Ciba, se souvient-il. Le succès est venu ensuite, des applications industrielles, des propositions américaines.» Les «laboratoires sur puce» lui ont d’ailleurs ouvert d’autres horizons. Andreas Manz rêve ainsi de refabriquer demain la réalité telle qu’elle est. Une sorte de clonage industriel. «Il suffit de trouver le moyen de réassembler les molécules. Pourquoi fabriquer d’énormes drones alors que la petite mouche qui se pose sur votre bras voit tout, vole, s’intègre parfaitement dans son environnement? Je rêve de trouver le moyen d’un auto-assemblage. La nature abonde de structures que l’on devrait pouvoir reproduire.»

En 1997, le chimiste helvète a, un temps, travaillé au Japon, chez Hitachi. Il se frotte depuis plusieurs années, non sans difficultés, au management «à la coréenne», souvent brutal. La Suisse, estime-t-il, pourrait en revanche copier le modèle du Korea Institute, en créant des laboratoires à l’étranger pour tisser des liens avec la région qui lui semble la mieux placée pour devenir une Silicon Valley européenne: l’Arc lémanique. «La Chine ou l’Inde, conclut-il, ne sont pour l’heure pas des géants très créatifs. Mais ils regorgent de talents qu’un labo suisse, avec une stratégie bien définie, pourrait attirer.» Petite surface. Choc des molécules. Objectifs bien identifiés. La «méthode Manz», aujourd’hui récompensée par ce prix, n’attend que d’être réemployée.

A son crédit: plus de 250 articles scientifiques, 11 000 citations et quelque 40 brevets

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