Biodiversité

Suisse, France, deux visions différentes des parcs nationaux

Alors que la Suisse n’a plus de projet de parc national en vue, la France va en créer un nouveau. Mais les deux pays ont des définitions bien différentes: pragmatisme chez nos voisins contre protection à tout prix ici

En Suisse, les deux derniers projets de parcs nationaux – le parc Adula et le parc du Locarnese, situés dans les Grisons et au Tessin – ont été rejetés dans les urnes respectivement en novembre 2016 et en juin 2018. Côté français, en revanche, le parc national des forêts de Champagne et Bourgogne devrait être officialisé dans les deux ans à venir. La clé de l’adhésion à ce projet? Le compromis. Le futur parc va ainsi concilier activités économiques et protection, avec une réglementation moins stricte que dans les parcs déjà existants.

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Soutenu par-delà les changements de gouvernements, le réseau des parcs nationaux français continue de s’étoffer d’année en année. Après le parc national des Calanques, aire protégée à dominante marine créée en 2012 aux portes de Marseille, le prochain à se trouver dans les starting-blocks est le parc national des forêts de Champagne et Bourgogne, situé au nord de Dijon, à 200 kilomètres à vol d’oiseau de Lausanne.

De multiples richesses

A l’origine de ce projet, un constat dressé en 2007: les parcs nationaux en France métropolitaine couvraient principalement des zones montagnardes. Depuis plus de dix ans mûrit ainsi le projet d’un parc national forestier en plaine. «Parmi 18 sites repérés dans un premier temps, le sud de la Haute-Marne et le nord de la Côte-d’Or ont été retenus en tant que zones fortement boisées, présentant un intérêt majeur: les forêts y sont compactes, denses et anciennes», explique Hervé Parmentier, directeur du groupement d’intérêt public pour la préfiguration du parc.

Par «forêt ancienne», on entend ici une forêt de plus de 250 ans. Contrairement aux idées reçues, ce type de forêt est une rareté: en France métropolitaine par exemple, seulement 30% environ des forêts sont anciennes. Sur le territoire retenu pour le projet de parc national, ce chiffre monte à 80%. Ce potentiel naturel est complété par une forte présence de l’eau, avec un grand nombre de sources et de zones humides. Enfin, la région est riche de son patrimoine culturel, constitué de vestiges archéologiques, d’abbayes et de constructions du début de l’ère industrielle, en particulier des forges liées à un fort développement de la métallurgie au XIXe siècle.

Toutefois, aujourd’hui «tous les marqueurs sociaux sont dans le rouge», rappelle Hervé Parmentier: la population de ce territoire est plus âgée que la moyenne nationale, le revenu annuel plus faible et l’emploi salarié a connu une baisse de 7% sur les dix dernières années. «Il n’existe plus de véritable opposition au parc, car il n’existe plus d’autre projet: la création du parc national est la dernière chance pour le territoire», résume le directeur.

Eviter de geler l’économie

Il assume donc pleinement la dimension économique du projet actuel, tout en ayant à cœur de porter au plus haut son ambition écologique. Un sacré jeu d’équilibriste, qui s’inscrit dans l’esprit de la loi française de 2006 sur la «rénovation des parcs nationaux», pensée pour que ces aires protégées soient mieux intégrées dans les territoires. Ainsi, l’activité économique – principalement l’exploitation forestière – se poursuivra dans les 560 km² de la zone de protection ou «zone cœur» du futur parc. Seuls 31 km² seront placés en «réserve biologique intégrale».

Cette politique de protection sera complétée par des mesures saupoudrées sur le reste de la «zone cœur», telles que l’implantation d’îlots de sénescence (dans lesquels on laisse la forêt vieillir sans intervention) ou encore la sauvegarde d’arbres «à forte valeur écologique» (arbres morts ou abritant des cavités utiles aux oiseaux ou aux chauves-souris). Des mesures obligatoires dans les forêts de l’Etat mais seulement incitatives pour les collectivités ou les privés. Finalement, le futur parc national ne sera pas un sanctuaire et le niveau de protection y sera plus faible que dans la plupart des parcs nationaux français. «Il a fallu démontrer que la protection des milieux ne tuerait pas l’économie locale», se souvient Hervé Parmentier.

Le fruit de compromis

Si cela peut donner l’impression d’une aire protégée «au rabais», le directeur assure qu’elle apporte un plus. «En France, on n’a jamais remis autant de naturalité en forêt: la réglementation de la zone cœur ira plus loin que le droit commun», insiste Hervé Parmentier, tout en reconnaissant qu’«une forte protection est plus facile à 2000 m d’altitude, où personne n’habite». Il admet sans rougir que le projet est le résultat de compromis, mais l’équilibre trouvé aujourd’hui permet selon lui de répondre aux attentes à la fois nationales et locales. Il reste donc peu de marge de manœuvre pour prendre en compte les remarques qui naîtront des dernières étapes de consultation, avant la création officielle du parc prévue fin 2019.

En Suisse, les derniers projets n’ont pas connu la même dynamique de concertation car la volonté de préservation était élevée, sous l’influence peut-être du statut de protection très fort qui a cours dans le Parc national suisse – réserve naturelle intégrale, plus haut statut recensé à l’échelle internationale. C’est aussi en cohérence avec une politique environnementale qui privilégie la qualité à la quantité.

Glenn Litsios, collaborateur scientifique à l’Office fédéral de l’environnement (OFEV) dans la section «espèces et milieux naturels», résume les grandes lignes de la stratégie pour la biodiversité suisse, approuvée en septembre 2017: «Plus que créer de nouvelles aires protégées, le Conseil fédéral a pour objectif d’améliorer leur qualité par des actions en faveur de leur renaturation et de les relier entre elles grâce à des corridors écologiques.»

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Délicate comparaison

Pour ce scientifique, les surfaces totales d’aires protégées par pays ne sont pas toujours comparables à l’échelle européenne: «Le plus important, c’est la qualité des milieux naturels, et cette variable est souvent absente des statistiques.» L’approche suisse diffère de celle des pays limitrophes: «En Suisse, une aire protégée doit avoir un réel impact sur la biodiversité. Elle a par définition un haut niveau de protection», souligne-t-il.

Le spécialiste des milieux naturels reconnaît toutefois un point faible au réseau d’aires protégées de la Confédération, constitué du Parc national suisse et de l’ensemble des réserves naturelles disséminées dans tout le pays: leurs petites tailles. Cette caractéristique entraîne des «effets de bord» marqués, au sens où les lisières représentent une part importante de la surface totale. Or les effets de la protection y sont plus faibles, à cause de la proximité avec le reste du territoire qui n’est pas soumis aux mêmes règles – on conçoit aisément que les pesticides ne connaissent pas la limite que représente le périmètre d’une réserve.

Dans l’absolu, une vision intégrée de la protection de la biodiversité à l’échelle de l’ensemble du territoire est donc louable. Avec 12,5% du territoire placé sous un statut de protection selon les derniers chiffres de l’OFEV, la Suisse n’en demeure pas moins sous-dotée en aires protégées, qui sont les noyaux durs de la préservation du patrimoine naturel.

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