santé

«La Suisse manque de volonté politique»

Questions à Didier Pittet, professeur aux Hôpitaux universitaires genevois

«La Suisse manquede volonté politique»

Le Temps: La Suisse fourbit son arsenal afin de résoudre le problème de la résistance aux antibiotiques. Pourquoi? Didier Pittet: Il faut dire que les choses bougent en ce moment, et qu’elles correspondent surtout à un agenda politique. C’est notamment le cas du côté de l’Organisation mondiale de la santé (OMS), qui accordera une large place à cette problématique lors de ses prochaines grandes réunions prévues en 2015. Au-delà de cet aspect, il faut remarquer que cette prise de conscience du phénomène de résistance aux antibiotiques est la conséquence des résultats scientifiques, qui alertent tous sur la nécessité de s’occuper de ce problème. – Que disent ces résultats? – Il y a 25 ou 30 ans, on estimait être dans un âge d’or des antibiotiques, qui signerait la fin des ­maladies infectieuses. Plus de pneumonies, plus d’infections urinaires, les antibiotiques allaient tout résoudre. Et puis, petit à petit, on a vu que ces bactéries pathogènes pouvaient développer des résistances qui les rendent insensibles aux antibiotiques classiques. Résultat, on fabrique des dérivés de ces molécules censées régler le problème, mais bien souvent ça ne fonctionne pas non plus. C’est une fuite en avant. Pourquoi la Suisse a-t-elle attendu si longtemps pour réagir? – Autant le dire clairement, en Suisse, nous sommes loin d’être des champions dans ce domaine. Ce n’est pas faute de moyens, ou de méconnaissance du phénomène, non, nous disposons d’excellents laboratoires et de chercheurs expérimentés. Disons plutôt que nous avons souffert de notre fédéralisme et que la Suisse manque de volonté politique. Chaque canton fait plus ou moins ce qu’il veut, et aucune coordination ne vient lier leurs actions. Le plus ironique, c’est que les moyens de surveillance, de prévention, etc., existent déjà! Mais, sans coordination, c’est peine perdue. Dans les congrès de spécialistes, les cartes géographiques européennes représentant la résistance aux antibiotiques ont toujours un gros point blanc au milieu, sans aucune donnée: c’est la Suisse…

– Compte tenu du retard suisse, une simple surveillance du phénomène ne vous paraît-elle pas trop limitée? – Restons réalistes: qui serait prêt à accepter les conséquences de mesures trop restrictives dans le cas de l’élevage, secteur qui consomme 80% de la production d’antibiotiques? Sa rentabilité s’effondrerait immédiatement, et les prix s’envoleraient. Bien surveiller la résistance, c’est gagner du temps, pour développer d’autres thérapies et réduire l’utilisation de ces molécules. L’approche doit être globale: nous travaillons par exemple en ce moment sur le programme européen Drive-AB, destiné à inciter les industries pharmaceutiques à relancer la recherche sur les antibiotiques, secteur qu’elles ont délaissé faute de rentabilit é . Propos recueillis par Fabien Goubet

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