Sans vélo, mais plutôt en voiture et en hélicoptère, Johann Schneider-Ammann a aussi accompli son tour de Romandie cette semaine. Le Conseiller fédéral responsable du Département de l’économie et, depuis janvier dernier, de tout le domaine «Formation, recherche et innovation», a rendu visite à plusieurs entreprises et instituts. Après Bobst et Novartis jeudi, son programme fut plus spatial vendredi: il était à l’Observatoire de l’Université de Genève. Avant cela, il a découvert, en compagnie du directeur général de l’Agence spatiale européenne (ESA) Jean-Jacques Dordain, les activités de la PME APCO Technologies à Aigle, active dans les composants au sol et pièces embarquées pour lanceurs et engins spatiaux.

Le Temps: Qu’avez-vous retenu de votre visite chez APCO Technologies?

Johann Schneider-Ammann: Qu’il y a à Aigle une entreprise extrêmement innovatrice, qui emploie 205 personnes. Une société, avec son réseau, au top de la technologie dans son domaine. Un vrai partenaire de la science, qui montre que la recherche et la technologie spatiale sont exceptionnelles et suscitent le respect à travers le monde. Je n’étais jusque-là, je l’admets, pas en contact avec cet univers. Même si des connaissances de l’Université de Berne - Johannes Geiss et Joseph Fischer, un ami -, jadis très impliqués dans les programmes américains Apollo, m’ont assuré que depuis cette époque la Suisse spatiale est estimée et parvient, à son échelle, à contribuer à ce domaine très exigeant et ambitieux.

- APCO Technologies est parvenue à décrocher des contrats exclusifs dans son domaine. Comment l’expliquez-vous?

- D’abord grâce à André Pugin, l’entrepreneur très dynamique qui a fondé et qui dirige cette société. Il a eu le nez pour se lancer dans un domaine pour lequel même lui, je pense, n’envisageait pas un développement si positif aujourd’hui. Mais il l’a fait avec enthousiasme et passion, et a eu le succès que l’on sait, puisqu’il exporte 100% de ses produits. Il a pu y parvenir grâce à un personnel très qualifié - cela reflète l’excellence du système de formation et de recherche en Suisse. Et il s’est établi en 2009 à Aigle en dépit de taux de change défavorable avec l’euro car la Suisse reste politiquement stable et que ses infrastructures fonctionnent. Durant la visite, je me suis à nouveau dit que ce sont là les critères qui expliquent la prospérité des industries suisses.

- Pensez-vous que ces exemples d’entrepreneurs dynamiques de PME sont assez connus et valorisés en Suisse?

- C’est comme les artistes: ils ne sont reconnus que lorsqu’ils sont placés sur le devant de la scène, par exemple par l’entremise d’une distinction. Ils se montrent alors reconnaissants, mais disent aussi qu’ils auraient souhaité bénéficier d’un tel soutien au moment où ils se sont lancés.

- Que faire donc pour changer cet état de faits?

- On ne peut changer cela. La Confédération mise plutôt sur les conditions-cadre qui permettent le développement de telles sociétés, à savoir toutes les contributions à la formation, la recherche, l’innovation, à travers l’Agence pour la technologie et l’innovation CTI par exemple, ainsi qu’un marché du travail un peu plus libéral en terme de compétitivité. Les entrepreneurs n’ont pas besoin de recommandations.

- Mais qu’en est-il de ce qu’on appelle le «seed money», ces fonds de départ qui servent à lancer un projet? Des améliorations sont-elles là nécessaires?

- Cela reste débattu. D’après mes expériences, certains segments d’entreprises risquent plutôt d’en souffrir, parce que, juste après la phase de démarrage avec des fonds de départ, quand les affaires commencent à se développer, ces entreprises n’ont pas les reins, ou des finances, assez solides pour saisir les chances qui se présentent. J’ai moi-même soutenu certaines initiatives de ce genre, mais en rappelant que le risque est très présent, et qu’un projet sur deux n’aboutit pas.

- A l’Observatoire de Genève, vous avez aussi découvert CHEOPS, le premier satellite dont la conception sera entièrement suisse, du débat à la fin, qui a été choisi par l’ESA. Quelle est la signification de ce succès?

- Cela démontre que notre filière scientifique et industrielle liée à la formation et à la recherche est très performante et innovatrice, et mérite le respect.

- Pour trois ans, la Suisse assume également, avec le Luxembourg, la co-présidence du Conseil des ministres de l’ESA. En tant que Ministre suisse responsable, qu’espérez-vous en retirer?

- Tout d’abord, il faut rappeler que la coprésidence suisse va suivre la vision de l’ESA, une vision à long terme, qui comporte de nombreux aspects stratégiques. Nous aurons par ailleurs la chance de mieux pénétrer les cercles importants dans le domaine spatial, de nouer des contacts, ce qui pourrait être un atout dans nos relations avec l’Europe, mais aussi à l’interne, puisque cela va augmenter les chances de succès pour les projets et participations suisses à venir dans le spatial.

- Selon vous, cette responsabilité et cette visibilité vont donc permettre d’ouvrir des portes peut-être autres que scientifiques avec l’Europe, avec laquelle les relations ne sont pas forcément simples en ce moment?

- Si nous sommes capables de contribuer à stabiliser et promouvoir l’ESA dans un environnement européen peu stable actuellement, nous aurons aussi participé à la relance du continent dans le domaine économique et le marché du travail. Ceci avec le rôle pour la Suisse de miser les aspects technologiques afin de rester absolument compétitive et innovatrice. Car l’Europe est en compétition avec l’Amérique du Nord, mais surtout avec l’Asie. Plus nous contribuons à renforcer les liens qui nous unissent, plus nous maintiendront une Europe prospère.

- Le renforcement de ces liens passe-t-il aussi par une contribution financière accrue au pot commun de l’ESA? Certains entrepreneurs, comme le directeur d’APCO, souhaitent en effet que la participation suisse passe de 166 à 220 millions de francs par an dès 2017.

- J’ai assuré Jean-Jacques Dordain, de l’ESA, que la Suisse restera un partenaire fiable. En ce qui concerne la période 2013-2016, définie dans le message FRI (Formation, Recherche et Innovation), nous allons utiliser les moyens à notre disposition de la manière la plus efficace. Et pour la suite, nous rediscuterons.

- Mais CHEOPS, la co-présidence de l’ESA, et l’essor d’entreprises comme APCO ou RUAG ne justifierait-il pas d’assoir encore le domaine du spatial suisse, qui fonctionne bien? D’autant que chaque franc alloué assure un substantiel retour industriel sur investissement pour les entreprises suisses?

- Oui, c’est un domaine qui fonctionne bien. Et croyez-moi, je suis personnellement très sensible à tout ce qui touche la technologie et l’innovation. Mais je dois respecter les limites budgétaires dans le contexte général, c’est pourquoi je ne peux faire de promesses. Mais je vais contribuer à persuader à l’interne, les entreprises mais aussi les parlementaires, que l’ESA et ses activités ont une importance particulière pour notre pays.

- Cette démarche de conviction est-elle difficile? On se souvient que, par le passé, certains parlementaires, aussi PLR, avaient remis en question certaines enveloppes attribuées à des projets spatiaux?

- Je ne commente pas les positions personnelles. Et je ne sais pas si ce sera difficile. Mais notre Parlement, ces derniers temps, s’est montré clément et favorable à ce que les domaines de la formation, recherche et innovation, bénéficient de moyens significatifs, notamment avec en filigrane la question de la recherche énergétique. Il a aussi pris la semaine passée des décisions positives concernant nos relations scientifiques avec les programmes de l’UE. Autrement dit: le Parlement, à gauche comme à droite, sait parfaitement que l’investissement dans la matière grise représente un assurance pour le bien-être futur de notre pays.

- Vous entreprendrez début juillet un voyage scientifique, accompagné d’une délégation composée de tous les responsables des institutions scientifiques suisses, en Corée du Sud, un pays qui fait partie de ceux que la Suisse considère comme prioritaires en terme de coopération bilatérale. Qu’en attendez-vous?

- J’ai deux buts principaux. Le premier est de nouer des relations non pas ponctuelles, mais de longue durée et élargies avec une place intellectuelle probablement sous-estimée. Ce sont les présidents de nos hautes écoles qui m’ont recommandé d’y aller.

Le deuxième but de ce voyage est d’ailleurs de me retrouver avec les chefs de tous les instituts scientifiques qui dépendent de mon département (EPF, universités, HES, etc) pour échanger de manière informelle. Je crois que nous pouvons accroître encore la force de notre place scientifique si nous parvenons à développer une meilleure compréhension mutuelle - car l’EPF de Lausanne n’est pas contre l’ETH de Zurich, les Universités pas en porte-à-faux avec les HES. Je veux utiliser ces quatre jours pour créer un esprit de corps, une équipe forte.