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Depuis 2004, Morges a réduit de 90% l’utilisation des pesticides.
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Environnement

En Suisse romande, des villes en croisade contre les pesticides

Préoccupées par la santé publique, de nombreuses villes de Suisse romande réduisent leur usage de produits phytosanitaires dans les espaces verts publics. Un changement d’approche semé d’embûches et qui surprend parfois les habitants

Aucun produit chimique en ville: c’est le défi que s’est lancé la France en interdisant depuis le début de l’année l’utilisation des pesticides dans les espaces verts publics. Sourire chez les pionnières, comme Rennes*, qui n’a pas attendu la loi nationale pour bannir les produits controversés. Panique chez les autres, arguant que les alternatives sont onéreuses voire inexistantes. La politique «zéro phyto» demande en effet un changement d’approche global, qui influence jusqu’à la conception de l’espace urbain. «Le Temps» est allé voir du côté des villes romandes qui se sont engagées dans cette voie.

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«La chimie n’est plus la règle mais un joker dans les cas où l’on ne peut vraiment pas s’en passer», dit Stanley Mathey, responsable des Parcs et Promenades de Morges. Depuis 2004, la ville a réduit de 90% l’utilisation des pesticides. Pour sa fameuse Fête de la Tulipe, les fleurs sont cultivées sans ou avec un minimum de produits. «Nous n’utilisons aucun insecticide de synthèse. Pour lutter contre les pucerons, on pratique le lâcher de coccinelles, prédateurs naturels. Pour les maladies, c’est plus compliqué. Dans des cas graves, un traitement classique est inévitable», précise le chef jardinier.

Il ne faut pas oublier que certains produits naturels utilisés en lutte biologique sont toxiques. Si je vous proposais du poison naturel, l’avaleriez-vous?

«Il n’existe pour le moment aucun remède biologique contre certaines maladies de rosiers ou de buis, confirme Pierre-Yves Bovigny, professeur à l’Hepia de Genève et spécialiste des pathologies des plantes. Et il ne faut pas oublier que certains produits naturels utilisés en lutte biologique sont toxiques. Si je vous proposais du poison naturel, l’avaleriez-vous?»

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Plantes résistantes

La principale solution pour réduire la chimie consiste à choisir des plantes plus résistantes, quitte à renoncer à certaines espèces. Neuchâtel, qui s’est mis au «zéro phyto» début 2016, a ainsi abandonné quelques variétés exotiques trop délicates et a revu sa formule de massifs annuels en privilégiant les fleurs mieux adaptées. «Nous accordons beaucoup d’importance au sol. Si l’environnement des plantes est bon, elles sont moins stressées et cela diminue les maladies», illustre Françoise Martinez, ingénieure agronome pour le Service des parcs et promenades de la ville. Même les produits biologiques sont appliqués avec modération, de manière ciblée. Des traitements alternatifs sont testés, comme l’application d’huiles essentielles ou les décoctions et purins de plantes médicinales.

Nous recevons parfois des lettres indignées, on nous traite de fainéants.

«Avant on traitait de manière systématique, désormais on se demande: faut-il vraiment traiter? Et on tolère un certain seuil d’insectes et de plantes indésirables», poursuit Françoise Martinez. L’effet secondaire de ce souci environnemental: les espaces verts deviennent moins lisses, on laisse à la nature un champ libre dans certains coins de la ville. Ce concept dit de «gestion différenciée» n’est pas toujours apprécié par les habitants, qui se montrent parfois critiques face aux herbes sauvages. «On souffre peut-être encore de certains standards d’image: la qualité est associée aux gazons impeccables. La Suisse, c’est encore très souvent propre et en ordre», dit Vincent Desprez, responsable des Parc et Promenades à Neuchâtel.

L’un des terrains critiques sont les cimetières. La ville de Lausanne a justement abandonné les pesticides dans ces espaces en 2014. La conseillère municipale Natacha Litzistorf confirme: «Les gens ont l’impression que c’est moins bien entretenu, alors qu’avant on allait à grands coups de produits de synthèse et maintenant on se soucie de la santé des habitants et des jardiniers. Nous recevons parfois des lettres indignées, on nous traite de fainéants…»

«Quand on veut se passer de chimie, on doit changer beaucoup plus d’éléments que juste la substitution d’un produit phyto par une préparation biologique. C’est un changement de stratégie mais aussi de notre regard sur les espaces verts», relève Raphaël Charles, chef de l’antenne romande de l’Institut de recherche de l’agriculture biologique, FiBL.

Hautes herbes et prairies champêtres

Ainsi, dans les villes qui bannissent les pesticides, les massifs de vivaces, les hautes herbes et les prairies champêtres ont remplacé les gazons sur certains sites. Comme à Genève, qui s’est fixé l’objectif zéro phyto à 2020. «Nous recevons plutôt des compliments, dit le maire Guillaume Barazzone. Les fleurs sauvages sont parfois plus impressionnantes que les plates-bandes classiques. C’est une approche différente des espaces verts mais cela ne veut pas dire que la qualité d’entretien a diminué, à l’inverse.» Restent des terrains critiques, notamment en pente, où le désherbage manuel se révèle difficile face à certaines plantes invasives. Dans ces cas-là, les produits chimiques sont injectés aux endroits précis et à petites doses.

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«De plus en plus de villes prennent conscience que l’utilisation de pesticides nous mène à une impasse et bannissent ces produits», note Stéphanie Perrochet, de l’Union Suisse des services des parcs et promenades (USSP). Avec le soutien de l’Office fédéral de l’environnement, l’USSP a lancé le label VilleVerte, qui distinguera les communes pour leurs efforts en matière d’environnement. L’usage de produits de synthèse n’est pas rédhibitoire mais leur abandon permet de gagner plus de points. Est-ce suffisant? Certains demandent l’interdiction totale, comme l’initiative fédérale «Pour une Suisse libre de pesticides de synthèse». Le délai de récolte de signatures est fixé en mai 2018. D’ici là, il reste assez de temps pour affiner les techniques de la lutte biologique.


*Rennes, du «green» au vert libre

«Avant l’ensemble de nos pelouses était géré et tondu de façon identique et ressemblait à des greens du golf. Maintenant, les fleurs et la végétation spontanée ont de la place pour s’exprimer.» C’est en ces termes que Christian Aubrée, responsable de la maintenance des espaces verts de la ville de Rennes, résume les changements accomplis depuis 1985. Tondre différemment pour laisser pousser les gazons, abandonner progressivement les produits et reconsidérer dans sa globalité l’entretien des parcs et d’autres bulles vertes de la ville. Aucun produit, ni phytosanitaire ni biologique, n’est utilisé dans le chef-lieu breton, tous les travaux se font manuellement ou à l’aide d’outils mécaniques, les débroussailleuses et le brûlage au gaz ont remplacé les herbicides. «Sans produits il est impossible de gérer comme avant, cela entraîne inévitablement des transformations du paysage, explique Christian Aubrée. Et amène à s’interroger sur le patrimoine et la nécessité de tel ou tel geste.» Le sable stérile aux pieds des arbres a laissé la place à la végétation, le paillage des massifs fleuris et arbustives se fait à base de copeaux de bois recyclés après la coupe de branches, les agents sont sensibilisés pour reconnaître les essences et ne pas éradiquer toute herbe suspecte. Cette philosophie et une répartition des efforts différente ont aussi permis, à long terme, de faire des économies en supprimant tous travaux inutiles. Depuis 1980, la surface des espaces verts est passée de 400 à 850 ha, et le nombre d’agents, 400, est resté le même.

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