Certains problèmes naissent de la volonté d’agir au mieux. Ainsi en va-t-il de la prescription de médicaments aux personnes âgées. A force de vouloir soigner tous les maux de ces patients, le corps médical en arrive souvent désormais à fournir trop de remèdes. Mais quel est le volume à ne pas dépasser? Quels traitements faut-il poursuivre et quels traitements interrompre? La SwissFamilyDocs Conference 2012, le congrès de médecine générale qui s’est tenu la semaine dernière à Lausanne, a consacré deux ateliers à cette question d’actualité.

Les personnes âgées absorbent de plus en plus de produits pharmaceutiques. «Une étude portant sur 28 000 résidents d’EMS en Suisse alémanique a récemment indiqué que la consommation moyenne de médicaments s’y est élevée de six à huit par personne en dix ans, confie l’un des intervenants du congrès, Markus Anliker, gériatre à Zoug. Pris un par un, ces produits sont indiqués. Mais leur addition s’avère vite affolante. Sans contrôle global de leur consommation, certains patients se retrouveraient avec une vingtaine de remèdes à prendre au quotidien et courraient un risque sérieux de mourir de l’accumulation des effets secondaires.»

Comment en est-on arrivé là? Markus Anliker cite deux raisons principales. La première est l’influence des spécialistes. Chargés d’apporter une solution particulière au problème spécifique pour lequel ils ont été approchés, ces praticiens ont tendance à prescrire des traitements sans tenir forcément compte des médicaments déjà conseillés par leurs collègues aux mêmes patients. Le second motif est la propension du corps médical à distribuer des remèdes préventifs contre des risques qui se multiplient naturellement avec l’âge.

«La prescription de médicaments à des personnes âgées est une tâche difficile, reconnaît un deuxième intervenant au congrès, Stéphane David, médecin de famille à Lausanne. Ces patients-là souffrent fréquemment de plusieurs affections à la fois, ce qui signifie qu’ils se voient souvent administrer une série de traitements. En même temps, ils sont nettement plus sensibles que la moyenne des gens aux effets secondaires des produits pharmaceutiques. Bref, ils ont davantage besoin de ces remèdes mais ils les supportent parallèlement moins bien.»

Le problème est d’autant plus compliqué à résoudre qu’il existe peu d’études sur la tolérance des personnes âgées aux médicaments. «Les travaux de recherche se font généralement sur des individus jeunes, puis leurs résultats sont extrapolés aux personnes âgées, explique une autre intervenante, Claudia Mazzocato, médecin chef au Service de soins palliatifs et à l’Unité d’éthique du Centre hospitalier universitaire vaudois (CHUV). Or, ces deux populations sont très différentes. Elles ne possèdent ni la même consommation de médicaments, ni la même résistance physique. La seconde comprend des cas d’une complexité beaucoup plus grande, qui demanderait, par exemple, que l’on se penche davantage sur les interactions entre médicaments. Les défis posés par cette tranche d’âge suscitent un nombre croissant de travaux depuis une dizaine d’années mais la recherche part de loin dans ce domaine et elle s’en tient encore largement à des généralités.»

Parmi les problèmes posés aux praticiens figure aussi la difficulté d’établir un pronostic. «Il existe un lien étroit entre l’espérance de vie des patients et les traitements à prescrire, continue Claudia Mazzocato. Or, il est toujours très compliqué de deviner l’espérance de vie d’une personne âgée. Sauf dans certains cas précis, nous autres médecins ne pouvons nous baser que sur des statistiques démographiques et des données concernant des maladies précises, soit des informations générales qui ne prennent pas en compte les particularités individuelles.»

La surconsommation de médicaments chez les personnes âgées est une réalité aujourd’hui en Suisse. Mais sa réduction n’est pas une tâche aisée non plus. «Il ne faut pas minimiser le risque de verser dans le travers opposé, assure Claudia Mazzocato. Le danger existe que, par fatalisme, on en arrive à distribuer des quantités insuffisantes de remèdes à certaines catégories de gens.»

Et si ce problème représentait aussi une chance? «Devant la surconsommation de médicaments, chaque cas est particulier et les recommandations générales sont inopérantes, explique Stéphane David. Cela donne aux médecins l’occasion de réhumaniser leur pratique en la centrant davantage sur leurs patients.»

«La recherche part de loin dans ce domaine et s’en tient encore largement à des généralités»