L’attente ne sera plus longue. Au centre de recherche de Conthey (de l’Agroscope Changins-Wädenswil), des gobelets transparents percés de trous ont été disposés début avril dans plusieurs endroits stratégiques. Encore quelques jours et l’un ou l’autre de ces «pièges de contrôle» devrait avoir avalé l’insecte recherché: une petite mouche du vinaigre du nom de Drosophila suzukii (ou Drosophile des cerisiers) qui se profile déjà comme la nouvelle terreur des vergers. Le retour de l’animal au terme de la saison froide sonnera alors le début d’une rude bataille.

L’insecte, de 2 à 3 mm de longueur, est facilement reconnaissable à ses gros yeux rouges. Mais ce n’est pas là son seul signe distinctif: les mâles présentent aussi des taches noires sur leurs ailes, tandis que les femelles portent à l’extrémité de leur abdomen un énorme organe pour déposer leurs œufs dans la nature. Un «ovipositeur» qui se trouve d’ailleurs à l’origine du branle-bas de combat actuel.

Chez les autres mouches du vinaigre, cette épée, plus petite, parvient tout juste à percer des fruits ramollis, arrivés en bout de course. Chez D. suzukii, elle permet de pondre à l’intérieur de fruits même fermes, en train de parvenir à maturité. Le fruit attaqué se remplit alors de larves et se vide de l’intérieur en quelques jours, au moment précis où il devrait être récolté. Un cauchemar pour le cultivateur.

Et comme si cela ne suffisait pas, cette bête est un «4x4», selon l’expression de l’un de ses meilleurs connaisseurs suisses, Serge Fischer, entomologiste à l’Agroscope de Changins-Wädenswil. Alors que les autres mouches du vinaigre sont spécialisées dans une espèce de fruit, D. suzukii est polyphage. Ce qui signifie qu’elle aime tous les fruits à chair tendre et s’attaque du printemps à l’automne à une large gamme de cultures, des premières fraises aux dernières baies sauvages, en passant par les kiwis, les cerises et les myrtilles.

D. suzukii a pour dernière caractéristique de se reproduire à grande vitesse. En repos durant la saison froide, elle s’active dès que la température dépasse les 5 °C pour pondre de grosses quantités d’œufs tous les trois jours et ce durant une bonne partie de l’année étant donné le grand nombre de fruits à l’intérieur desquels elle peut déposer ses œufs. Résultat: sa population, qui se réduit drastiquement au cours de l’hiver, explose à partir du milieu du printemps. Dès lors, plus les jours passent et plus les dégâts occasionnés aux cultures sont importants. «Dans le sud de la France, explique Serge Fischer, l’insecte a endommagé 10% d’une variété précoce de cerises et 100% d’une variété tardive. Une récolte est considérée perdue, parce qu’il ne vaut plus la peine de la réaliser, à partir de 30 à 40%.»

L’insecte a connu un succès fulgurant en ce début de XXIe siècle. Identifié pour la première fois dans les années 1930 en Asie du Sud-Est, puis repéré un demi-siècle plus tard dans les îles Hawaï, il a essaimé sur les continents américain et européen il y a seulement trois ans, rappelle Catherine ­Baroffio, cheffe du groupe baies et plantes médicinales du centre de recherche de Conthey. Mais alors quelle progression! Aperçu pour la première fois en Espagne en 2009, il est arrivé dans la région lyonnaise et dans le nord de l’Italie en 2010, avant d’atteindre la Suisse, l’Allemagne, la Belgique et l’Europe de l’Est en 2011. La mouche n’a pas été signalée, en revanche, dans le Maghreb, sans que l’on sache si cela est dû au climat chaud de la région ou à une volonté locale de garder sous silence un développement préjudiciable au secteur agricole.

«De nombreuses espèces s’attaquent aux cultures, commente Olivier Félix, responsable du secteur des produits phytosanitaires à l’Office fédéral de l’agriculture (OFAG). Il s’agit pour l’essentiel de bactéries, de champignons et d’insectes, parmi lesquels figurent des coléoptères, des lépidoptères et des diptères (l’ordre des drosophiles). Il faut bien avouer cependant que D. suzukii semble particulièrement redoutable.»

L’heure est à l’affrontement. «Nous espérons que D. suzukii aura connu cet hiver un haut taux de mortalité, confie Serge Fischer. Et, au vu de son faible développement ce printemps, cela paraît bien avoir été le cas. Mais nous ne pouvons évidemment pas compter dessus pour résoudre le problème. Nous devons agir.»

Comment? La première ligne de front est la prévention. «L’idée générale est de laisser le moins de sites de ponte possibles, et donc de fruits, à cette mouche, indique Catherine Baroffio. Pour y parvenir, il faudra d’abord nettoyer le mieux possible les vergers en les débarrassant de tous leurs fruits, y compris des invendables. Ces déchets organiques devront être ensuite complètement éliminés. Soit en les solarisant (en les enfermant une dizaine de jours dans du plastique exposé au soleil). Soit en les confinant dans des fosses à lisier (où la teneur en CO2 est mortelle même pour des mouches). Les enfouir dans le sol ou les mettre dans un compost ne servirait à rien.»

Mais il y a peu de chances que la prophylaxie suffise. Si les agriculteurs de profession sont susceptibles de prendre les mesures recommandées malgré le très gros effort exigé, les jardiniers amateurs seront, eux, beaucoup plus difficiles à mobiliser. Il restera dès lors à combattre les D. suzukii adultes.

Catherine Baroffio énumère trois moyens de lutte. Le premier est la pose de filets aux mailles très fines (0,6 mm) sur les plantes. Le second est l’installation de pièges au milieu des cultures, la difficulté étant d’y placer un produit plus attirant que les fruits pour les D. suzukii – un industriel thurgovien a mis au point, avec le concours du centre de recherche de Conthey, une formule apparemment assez réussie de vinaigre de pomme, d’eau, de vin rouge et de savon. Le troisième est le traitement chimique de la végétation. Mais cette arme ne peut être employée que sur une courte période, faute de quoi les insectes risquent de s’y accoutumer.

Ces différents moyens devront être utilisés de concert pour connaître une certaine efficacité. Les spécialistes ne se font cependant aucune illusion. Si la Suisse a de bonnes chances de limiter les dégâts, elle en a peu de supprimer le fléau. Il reste, sur le long terme, un espoir: que l’arroseur soit à son tour arrosé. En d’autres termes, qu’un insecte indigène se mette à pondre ses œufs dans les larves de D. suzukii et les détruisent de l’intérieur. C’est ce qui est arrivé en Asie du Sud-Est, où la petite mouche a fini par être parasitée par une guêpe de taille encore plus réduite. Si D. suzukii n’a pas pour autant disparu de la région, ses effectifs se sont, depuis, stabilisés.

Un producteur thurgovien a mis au point un mélange assez réussi d’eau,de vinaigre et de savon