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Sylvia Earle a passé plus de 7000 heures sous les océans.
© Kip Evans / Rolex

Environnement

Sylvia Earle, porte-voix des océans

A 82 ans, l’exploratrice américaine milite pour la protection des océans. Le combat d’une vie pour cette femme qui s’est imposée dans un monde de «scientifiques barbus»

Le bateau glisse dans l’eau turquoise du golfe de Californie. Le moteur propulse l’embarcation vers le large, à bonne distance pour admirer le paysage désertique du parc national de Cabo Pulmo, au Mexique. A bord, Sylvia Earle a déjà le regard fixé sur l’immense étendue d’eau. A 82 ans, l’océanographe américaine continue d’explorer les profondeurs de l’océan, masque sur le visage et bouteille d’oxygène dans le dos.

Quand ses interlocuteurs lui demandent si elle plonge toujours, elle répond avec malice: «Je respire encore.» Expériences scientifiques, conférences, apparitions médiatiques, elle a consacré sa vie à la sauvegarde des océans. L’exploratrice a vu de ses propres yeux des endroits grandioses, mais également les effets de la surpêche et de la pollution. Elle veut aujourd’hui faire connaître au plus grand nombre les fonds marins et leur vulnérabilité. «Les scientifiques ont longtemps hésité à s’adresser au grand public, mais ils ont désormais pris conscience de l’importance d’expliquer leurs recherches car les océans sont en danger», assure-t-elle.

Paradis pour enfant

Aux Etats-Unis, la scientifique est une personnalité incontournable. En septembre dernier, le magazine Time a salué son parcours extraordinaire dans le cadre de l’opération «Firsts», une campagne en faveur des femmes qui «changent le monde». En 2015, le fabricant Lego a sorti une figurine à son effigie. Dans la boîte, le personnage est accompagné d’un sous-marin miniature.

Sylvia Earle a grandi dans une famille fascinée par la nature. Son histoire commence dans une petite ferme de Gibbstown, dans le New Jersey, en 1935. Elle passe du temps avec ses frères au bord d’un étang, son endroit préféré. La famille déménage ensuite en Floride, au bord de l’océan. Un émerveillement pour la jeune fille alors âgée de 12 ans. Elle se balade sur la plage, se passionne pour les algues échouées et les crabes qui marchent de travers. «Un paradis pour un enfant», sourit celle qui fera de la recherche son métier. Après des études scientifiques, Sylvia Earle écrit son mémoire sur les algues du golfe du Mexique, en récoltant 20 000 échantillons.

Bousculer les codes

En 1970, elle devient exploratrice résidente pour National Geographic. Cette même année, elle se fait un nom en prenant la tête de la mission Tektite II, un projet hors norme subventionné par le gouvernement américain. Pendant deux semaines, cinq femmes scientifiques vivent dans une base sous-marine. Objectifs: étudier la biodiversité marine et observer le comportement d’un groupe humain vivant en milieu confiné. L’événement est historique. A l’origine, les femmes ne pouvaient pas participer à ce programme. «Cinq filles pour un seul sèche-cheveux», titre la presse de l’époque.

Les scientifiques ont longtemps hésité à s’adresser au grand public, mais ils ont désormais pris conscience de l’importance d’expliquer leurs recherches car les océans sont en danger

Sylvia Earle

Au cours de sa longue carrière, elle a passé plus de 7000 heures sous les mers, un monde qui est longtemps resté la chasse gardée des chercheurs hommes. Leur supposée endurance était saluée par le grand public. La détermination de Sylvia Earle a fini par casser cette image de robustesse. Au moment du projet Tektite II, «les journalistes ont souligné le fait qu’il n’y ait rien que l’équipe masculine puisse faire que nous ne puissions pas faire non plus… sauf porter une barbe. Mais l’un des grands avantages d’être un humain est que nous pouvons résoudre tous les problèmes: en utilisant notre cerveau», affirmait-elle en mars 2017 au magazine féminin Elle.

La docteure en biologie marine a bousculé les codes, et battu des records. En 1979, elle devient la première femme à descendre à plus de 300 mètres de profondeur. Un exploit réalisé à l’aide de JIM, un impressionnant scaphandre métallique. En 1985, elle atteint 1000 mètres de profondeur à bord d’un sous-marin. De quoi inspirer le New York Times qui la surnommera «Sa profondeur» («Her Deepness»).

«Je ne suis pas une activiste»

Une notoriété qu’elle met au service de son combat. En 1990, le président George H. W. Bush la nomme directrice de recherche de l’Administration nationale des océans et de l’atmosphère (NOAA). C’est le couronnement de sa carrière, mais elle finira par démissionner deux ans après pour retrouver sa liberté de parole. «J’ai pu voir des choses qui ont changé ma perception de ce qui se passe», raconte-t-elle dans Mission Blue, un documentaire sur sa fondation éponyme.

Récompensé d’un Emmy Award, ce film revient sur le parcours de Sylvia Earle et présente le travail de sa fondation. Mission Blue a vu le jour en 2009, grâce à un TED Prize d’un million de dollars. Par ce biais, l’océanographe prône la création d’aires marines protégées. Une lourde tâche: elle rencontre les décideurs du monde entier pour les convaincre d’agir. «Je ne suis pas une activiste, je suis une scientifique, une exploratrice», tient-elle à préciser au Temps.

Lire aussi: Les «hope spots» pourraient révolutionner la protection des océans

Sensibiliser le public

Par son engagement, elle est tout de même devenue la porte-parole des océans. Un rôle qu’elle a pleinement assumé en 2010, lors de la terrible marée de noire qui a touché le golfe du Mexique, l’étendue d’eau de son enfance. «C’était plus que frustrant, c’était atroce. J’ai découvert qu’il était vulnérable, qu’il pourrait se trouver sur le passage de cette avalanche», confie-t-elle dans le documentaire, visiblement émue.

Cet épisode a renforcé son souhait de communiquer sur ce problème invisible depuis la terre ferme. Tout se passe sous l’eau, dans le silence des profondeurs. Mais elle garde espoir. «L’accès à la mer s’est démocratisé grâce aux nouvelles technologies, comme les sous-marins et les caméras étanches», se réjouit-elle au bord de l’eau, à Cabo Pulmo. Sous l’eau, Sylvia Earle nage avec grâce, même si elle est équipée de deux appareils photo volumineux. Ses clichés ne sont pas de bêtes souvenirs, ce sont des preuves. Les preuves d’un monde qui se meurt.

Ce portrait a été réalisé suite à un reportage dans le parc mexicain de Cabo Pulmo, un voyage organisé par Rolex. La marque horlogère soutient Mission Blue, la fondation de Sylvia Earle.


Profil

1935 Naissance dans le New Jersey.

1970 Responsable de la mission scientifique Tektite II.

1990 Directrice de recherche de l’Administration américaine des océans et de l’atmosphère.

2009 Lauréate du prestigieux TED Prize.

2010 Création de la fondation Mission Blue.

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