C’est l’histoire d’un chercheur coréen, spécialiste des propriétés médicinales des plantes, qui voulait vraiment que ses travaux soient publiés dans des journaux scientifiques. Mais un éditeur s’est étonné que les experts sollicités pour donner un avis sur ces travaux – selon le principe d’examen par les pairs qui prévaut dans la littérature scientifique – soient toujours favorables à leur publication, et surtout répondent en moins de 24 heures. Le processus de relecture est d’ordinaire beaucoup plus long! Confronté, le chercheur a reconnu avoir piraté les adresses électroniques des experts, afin de valider lui-même ses travaux. Les aveux de Hyung-In Moon ont mené à la rétractation de 35 de ses études parues dans des revues spécialisées.

L’affaire est racontée aux côtés de nombreuses autres sur le blog américain Retractionwatch.com. Fondé en 2010 et devenu depuis une référence, ce site traque les rétractations d’articles scientifiques et essaie d’en démêler les causes. Car si les fraudes éhontées comme celles de Hyung-In Moon sont rares, plusieurs centaines d’études scientifiques n’en sont pas moins retirées chaque année par les éditeurs. De passage récemment en Suisse pour donner des conférences, Ivan Oransky, l’un des fondateurs de Retractionwatch, explique en quoi consiste son travail.

 1  Quelles sont les principales causes de rétractation d’études scientifiques?

Les raisons sont multiples. Il peut s’agir d’une erreur de l’éditeur, qui aurait publié un article deux fois, par exemple. Mais les rétractations ont plus souvent à voir avec des faiblesses de l’étude elle-même, allant de véritables fraudes (falsification ou invention de résultats notamment) aux erreurs sincères, en passant par le plagiat (d’autres travaux ou de travaux personnels déjà publiés) ou des conflits sur les noms des auteurs (certains participants peuvent avoir été exclus de la liste des auteurs, ou à l’inverse des chercheurs n’ayant rien à voir avec l’étude peuvent y être associés).

«Toutes les causes de rétractation ne sont pas également condamnables: dans certains cas les auteurs sont de bonne foi. Mais on estime tout de même que deux tiers des rétractations sont liées à de mauvaises conduites», indique Ivan Oransky.

 2  Beaucoup d’articles sont-ils mis en cause?

Quelque 600 à 700 études scientifiques font l’objet d’une rétractation chaque année, ce qui peut paraître beaucoup, mais correspond en fait à une faible proportion de la littérature scientifique. «Le taux de rétractation des études n’est que de 0,2%, précise Ivan Oransky. Toutefois, et même si cela est très difficile à évaluer, j’estime que dix fois plus d’études devraient être retirées.» Le nombre d’articles désavoués par les éditeurs a fortement progressé ces dernières années, même si l’on tient compte de l’inflation globale du nombre d’articles publiés.

Nous disposons désormais d’outils informatiques qui facilitent la découverte d’anomalies dans les études, notamment des plagiats.

«Une des explications est que nous disposons désormais d’outils informatiques qui facilitent la découverte d’anomalies dans les études, notamment des plagiats. Il est également possible que le nombre de fraudes soit en augmentation, mais nous n'avons pas de suffisamment de données pour l’affirmer», estime le journaliste.

 3  Quels sont les secteurs de recherche concernés?

Les rétractations sont particulièrement nombreuses dans les sciences de la vie. «Mais cette distorsion peut s’expliquer, car il s’agit du domaine dans lequel il y a le plus d’études, et aussi celui qui attire le plus d’attention», relève Ivan Oransky. Les journaux les plus renommés (The New England Journal of Medecine, Science, Cell, Nature, etc.) sont ceux qui retirent le plus d’articles. Mais là non plus, pas de conclusion hâtive:

«Cela ne signifie pas nécessairement qu’ils publient plus de mauvais travaux. Comme ce sont des journaux très lus, il est normal que les études douteuses y soient plus facilement repérées.»

 4  Pourquoi s’intéresser aux articles désavoués par les éditeurs?

Un des gros problèmes des rétractations d’articles est qu’elles interviennent souvent très tard: en moyenne, trois ans s’écoulent entre la publication d’une étude et le moment où elle est officiellement désavouée.

«Il y a plusieurs raisons à cela. D’abord, la découverte d’une supercherie ou d’une erreur peut prendre des mois. Les universités et les éditeurs mènent souvent des enquêtes internes avant d’intervenir. Sans compter que les chercheurs incriminés font parfois appel à des avocats qui ralentissent encore le processus», raconte Ivan Oransky.

Une étude sur les liens entre vaccins et autisme a été citée plus de 300 fois alors qu’elle a été rétractée en 2010.

Par ailleurs, très peu de publicité est faite autour des rétractations. Bien souvent, une simple notice indique que l’article a été retiré «à la demande des auteurs». Et aucune base de données ne recense les études mises en cause. Les rétractations passent ainsi bien souvent inaperçues, y compris au sein de la communauté scientifique. Retractionwatch recense ainsi des articles qui continuent d’être cités dans de nouvelles publications scientifiques, alors qu’ils ont été retirés depuis des années! C’est notamment le cas d’une étude établissant un lien entre la vaccination des enfants et l’autisme, publiée en 1998 par le britannique Andrew Wakefield dans la revue The Lancet. Bien que remise en question en 2010 en raison d’une manipulation manifeste des données, elle a été citée plus de 300 fois depuis…

 5  Comment peut-on améliorer la situation?

Des revues scientifiques ont d’ores et déjà pris l’initiative de publier des notices expliquant clairement les causes des rétractations, ce qui constitue déjà une avancée. Mais plus globalement, c’est tout le système de l’évaluation des scientifiques qui est à revoir, estime Ivan Oransky: «Les chercheurs sont poussés à adopter des comportements problématiques car ils doivent absolument publier des articles, c’est de cette manière qu’ils obtiennent des fonds et des postes.»

Le système de relecture par les pairs est aussi de plus en plus mis en cause, car il ne suffit de toute évidence pas à éviter la publication d’études biaisées. De nouvelles initiatives permettent toutefois d’imaginer un autre fonctionnement de la science; c’est le cas de Pubpeer, un site sur lequel des scientifiques postent des commentaires sur les études après publication, assurant ainsi une veille continue sur la littérature scientifique.