L’annonce de la réouverture des restaurants et des commerces a de quoi réjouir, mais la Suisse va devoir avancer en terrain miné durant ces prochaines semaines. Comme en Allemagne, où le taux d’infections repart à la hausse depuis les assouplissements des mesures de confinement, il va falloir s’attendre à un certain rebond dans les infections. De quelle ampleur? C’est toute la question.

Une équipe de scientifiques de l’Ecole polytechnique fédérale de Lausanne (EPFL) et de l’Université Johns Hopkins à Baltimore a proposé trois scénarios possibles en fonction de trois taux de reproduction de la maladie – la fameuse valeur R0 («R-zéro»), qui correspond au nombre d’infections secondaires provoquées par une personne malade.

Les scientifiques ont comparé l’impact de ces trois possibles «deuxièmes vagues» sur le système de santé (nombre de cas, de décès, d’admissions à l’hôpital et en soins intensifs). Repérés par la Tribune de Genève, leurs résultats font froid dans le dos.

Du scénario optimiste au scénario du pire

Le premier scénario suppose un R0 de 1,2. De telles conditions pourraient entraîner de 2 à 5 millions de cas d’ici à septembre, de 31 000 à 70 000 hospitalisations cumulées, de 6000 à 14 000 admissions en soins intensifs et de 5000 à 15 000 décès sur cette période, ont établi les chercheurs.

Des chiffres inquiétants, alors qu’il s’agit du scénario le plus optimiste. Les conséquences seraient bien pires selon le deuxième scénario qui suppose un R0 de 1,5 avançant une fourchette de 15 000 à 21 000 décès d’ici à mi-septembre.

Ce n’est pas comme pour la météo où l’on ne peut rien faire au temps qu’il fait: dans le cas d’une épidémie, les humains réagissent à ce qu’il se passe

Joseph Lemaitre, un des auteurs de l'étude

Enfin le scénario du pire, dans l’hypothèse – tout à fait irréaliste – où aucune mesure ne serait prise ou respectée, ferait exploser le nombre de décès, débouchant sur un été meurtrier, de 22 000 à 27 000 morts.

«Pas comme pour la météo»

Ces estimations ont de quoi inquiéter mais de tels chiffres n’ont cependant aucune chance d’être atteints. Le modèle ne tient pas compte des mesures prises en réaction, prévient Joseph Lemaitre, un des auteurs de l’EPFL: «Ce n’est pas comme pour la météo où l’on ne peut rien faire au temps qu’il fait: dans le cas d’une épidémie, les humains réagissent à ce qu’il se passe.» Il s’agit donc d’une estimation de ce qui se passerait si l’on ne prenait aucune mesure et que l’épidémie repartait de plus belle. Or si les signaux virent au rouge, des mesures de santé publique seront prises pour éviter l’hécatombe annoncée.

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Ces prochaines semaines, les autorités surveilleront donc le R0 comme le lait sur le feu. Il serait actuellement de 0,6, selon une estimation avancée par les auteurs du rapport (il était d’environ 3 avant les mesures de confinement). «Si la valeur du R0 repasse au-dessus de 1, l’épidémie reprend une croissance exponentielle, et des mesures s’imposeront pour freiner la propagation du virus», dit Jacques Fellay, professeur à l’EPFL et coauteur du rapport.

Et le scientifique de rappeler que le calcul du R0 s’effectue de manière fiable avec un délai de deux à trois semaines, lié à la durée d’incubation et au temps nécessaire pour que la maladie évolue parfois vers une hospitalisation. Autrement résumé, l’effet du déconfinement du 11 mai ne sera pas vraiment visible avant la fin du mois, et un retour à des mesures plus strictes, si elles s’avéraient nécessaires, ne porterait ses fruits que deux à trois semaines plus tard. La danse avec le virus ne fait que commencer.