Environnement

Tchernobyl à l’abri pour cent ans?

Le sarcophage recouvrant le réacteur accidenté de la centrale ukrainienne a été installé mardi 29 novembre. Ses concepteurs assurent cent ans d’étanchéité, mais qui sera là pour le vérifier?

Sous les bourrasques de neige qui soufflaient sur les forêts d’Ukraine septentrionale, le président ukrainien Petro Porochenko a inauguré mardi, à Prypiat, après neuf ans de travaux, le sarcophage construit par le consortium français Novarka, qui recouvre désormais le réacteur n°4 accidenté de la centrale de Tchernobyl. Un ouvrage titanesque destiné à contenir les radiations durant cent ans, si seulement les certitudes des ingénieurs s’imposent aux aléas de la nature.

Le nouveau sarcophage de Tchernobyl est un des ouvrages les plus ambitieux de l’histoire du génie civil. Dès 1999, la première enveloppe de béton construite en seulement 206 jours par les Soviétiques après la catastrophe du 26 avril 1986 donne des signes très inquiétants de faiblesse. Un fond international est créé en 2007 par la Banque européenne pour la reconstruction et le développement (Berd) pour financer une nouvelle enceinte de confinement.

1,424 milliard d’euros sont provisionnés, l’appel d’offres est emporté par Bouygues et Vinci, deux géants français du bâtiment et des travaux publics, qui constituent le joint-venture Novarka, «la nouvelle arche» en russe. Un chantier du siècle dont les chiffres donnent le tournis: 5 millions d’heures d’ingénierie et 17 millions d’heures de construction, deux ans de décontamination du sol du chantier.

Quatre fois le poids de la Tour Eiffel

«10 000 personnes de près de 30 pays ont passé une partie de leur vie à rendre cet exploit possible», précise Nicolas Caille, chef du projet Novarka. 20 000 m3 de béton sont coulés pour les fondations, alors que deux ponts roulants de 750 tonnes sont aménagés pour soutenir une structure équipée d’un poids total de 36 000 tonnes, quatre fois le poids de la Tour Eiffel. La hauteur de l’arche est de 108 mètres, pour 162 mètres de long, la taille de deux terrains de football.

Dimanche, après des années de travaux à pas de fourmis, des pistons hydrauliques extrêmement puissants ont fini de glisser le sarcophage au-dessus de son prédécesseur soviétique. «Le mouvement final!», s’enthousiasme la Berd. Désormais commencent les travaux d’étanchéité. «Dans un an, nous fournirons une structure qui assurera la sécurité de l’Ukraine pendant les cent prochaines à venir», déclare Nicolas Caille. Le coût final de la structure atteint les 2,1 milliards d’euros.

A partir de novembre 2017, une nouvelle phase commencera: celle de la déconstruction des installations construites en 1986. Or, c’est là que le bât blesse: le contrat de Novarka s’arrête officiellement en novembre 2017. Qui va alors financer le démontage du sarcophage soviétique fissuré et assurer la maintenance des installations?

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A l’approche du compte rendu de chantier, le ton à Novarka est à la satisfaction. Mais en coulisses, certaines voix se font plus alarmistes. En juillet 2015, le secrétaire d’Etat français au commerce, Matthias Fekl, rend visite à Kiev à l’ex-ministre de l’Economie ukrainien, Aivaras Abromavicius, avec une délégation d’hommes d’affaires. Durant le déjeuner, un directeur du développement international du groupe Bouygues s’adresse directement au ministre ukrainien.

«Nous avons découvert que l’espérance de vie du sarcophage soviétique n’est que de 8 ans, jusqu’à 2023, c’est-à-dire demain», s’alarme ce responsable de premier plan. «Il faut mettre le problème de manière très urgente sur la table, qui financera les travaux si le sarcophage s’effondre et engendre de nouveaux problèmes sur la structure?» Le ministre ukrainien, peu au fait du dossier, tombe des nues et intime à son assistant de prendre des notes…

Sarcophage bardé de fissures

Il n’est qu’une petite voix, mais les mots d’Alexandre Koupni pèsent forcément. Durant des années, il a été un des trois hommes habilités à se rendre dans le coeur du réacteur, 20 à 40 fois par an, pour documenter sa dégradation. Au prix d’une exposition à des doses de radiation terribles. «Après la fin du contrat, qui va assurer les travaux de ventilation à l’intérieur du sarcophage de Novarka, s’assurer que l’air soit sec pour éviter la corrosion?», se demande-t-il.

Youri Kostenko était ministre à la Sécurité nucléaire de l’Ukraine de 1992 à 1998. D’après lui, dès 1991, le sarcophage soviétique était bardé de fissures et complètement instable. Le choix du recouvrement des déchets, au détriment de l’enfouissement, aurait été «un projet à but lucratif» avec des entreprises européennes. Certains radionucléaides comme l’uranium 239 mettent 4,5 milliards d’années à se décomposer. «Dans des conditions de forte radiation, aucun conditionnement ne peut garantir ce qui est prévu dans des conditions normales, ce fut le sort du premier sarcophage, rien ne garantit que cela n’arrivera pas au deuxième», craint Youri Kostenko.

Pour le moment, seulement 165 millions d’euros ont été promis par les pays du G7 et aucun accord international n’a été passé sur la prise en charge des coûts de fonctionnement du sarcophage français après 2017. Durant 50 ou 100 ans, le sarcophage n°2 devrait cacher temporairement les problèmes de Tchernobyl. Mais ensuite? A quelle vitesse se désintégreront les matériaux? Faudra-t-il enfouir, ou construire un troisième sarcophage? La question sera vertigineuse, pendant des siècles et des siècles.


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