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alimentation

Le teff, la petite graine qui monte

Très consommé en Ethiopie, d’où il est originaire, le teff est une céréale aux nombreuses qualités nutritives. Si bien qu’il est de plus en plus prisé en Europe et aux Etats-Unis

Le teff, la petite graine qui monte

Alimentation Peu connue hors d’Ethiopie, où elle est très consommée, la céréale possède de nombreuses qualités nutritives

Celles-ci lui valent une popularité grandissante dans les magasins bio occidentaux

Dans le véhicule, bloqué dans les embouteillages matinaux de la capitale de l’Ethiopie, déjà, il contenait mal son enthousiasme. Plus tard, dans la campagne à peine séchée des pluies de la veille, les mollets caressés par des touffes de céréales encore vertes, Zerihun Tadele pouffe de plaisir. «Ce sont mes enfants!» s’amuse le chercheur, embrassant d’un geste les rangées de jeunes plants à ses pieds.

C’est ici, à l’arrière du centre de recherche agricole de Debré Zeit, à une soixantaine de kilomètres au sud-est d’Addis-Abeba, que sont testées les nouvelles variétés d’une céréale proche du millet, peu connue hors des frontières de l’Ethiopie: le teff. L’un des plants, plus court et plus robuste que les autres, a été conçu à plus de 5000 ki­lomètres, dans le laboratoire de l’Université de Berne, où Zerihun Tadele a posé ses valises douze ans plus tôt. «A Berne, on travaille à l’échelle moléculaire. Ici, mes collègues font des tests grandeur nature avant, peut-être, de proposer les semences aux paysans», détaille l’unique chercheur éthiopien à travailler sur le teff à l’étranger.

Propre à l’Ethiopie, cultivée ­depuis des siècles sur les hauteurs du pays, le teff et ses toutes petites graines connaissent aujourd’hui une popularité croissante en Europe et aux Etats-Unis, pour l’heure circonscrite aux magasins bio. Au point de peut-être concurrencer le quinoa des Andes. Et pour cause, «le teff pousse dans des conditions extrêmes, de sécheresse ou d’inondations, est sensible à peu de maladies, est très nutritif et ne contient pas de gluten», explique Zerihun Tadele, arrivé de Suisse la veille.

Depuis 2006, à la tête d’une équipe de quatre personnes, il dirige son propre programme de recherche, financé principalement par la Fondation Syngenta pour une agriculture durable. Budget: près de 2,5 millions de francs depuis 2006, jusqu’en 2015. Avec un objectif principal: réduire la taille des tiges du teff. Trop longues, celles-ci ploient sous le vent, compromettant une partie de la récolte. Un problème ancestral pour les paysans éthiopiens cultivant cette céréale. «En octobre dernier, après les récoltes, nous leur avons montré notre variété. Ils étaient contents!» assure le Bernois d’adoption, accroupi près d’un parterre de céréales. Les paysans devront tout de même patienter avant de semer cette nouvelle variété conçue sur les rives de l’Aar, le temps que soit menée une dernière batterie de tests à l’échelle nationale.

«Le teff est l’aliment de base de plus de 50 millions de personnes» sur une population de près de 90 millions, détaille, dans son ­bureau, le directeur du centre de recherche agricole de Debré Zeit, ­Solomon Chanyalew. «Mais, avec une production moyenne de 1,37 tonne par hectare, les 6,5 millions de producteurs ne répondent pas à la demande nationale.» D’où l’objectif, fixé par le gouvernement éthiopien, de doubler la production d’ici à 2015, date de la fin du premier Plan quinquennal de croissance et de transformation (GTP), qui chiffre, secteur par secteur, les progrès à accomplir pour extirper le pays de la pauvreté. Le teff n’y échappe pas.

En attendant, depuis 2006, pas une graine ne sort du pays en l’état. Seuls les produits transformés, sous forme de farine ou d’injera, la galette à la base du repas éthiopien, franchissent les frontières, au plus grand plaisir de la diaspora.

«Socialement, l’export de teff serait réellement problématique», explique Tareke Berhe, de l’Agence de transformation agricole (ATA), une entité étatique créée il y a deux ans pour moderniser l’agriculture. «Cette céréale est déjà l’une des plus chères du pays, l’export ferait encore plus grimper les prix pour les consommateurs. Il nous faut d’abord répondre à la demande nationale.» Le cas du quinoa, dont la popularité a généré des problèmes alimentaires au Pérou et en Bolivie, lui donne raison.

«L’embargo sur le teff affecte surtout les paysans et leur famille, soit environ 32 millions de personnes», pour qui il s’agit d’une source de revenu plus que d’alimentation, nuance Barthelemy Lanos, un expert de l’Organisation des Nations unies pour l’alimentation et l’agriculture (FAO). «La levée de l’embargo pourrait générer plus de devises étrangères et de croissance, ainsi que des revenus supplémentaires pour les paysans, ce qui les aiderait à acheter plus d’intrants.» Et à ainsi augmenter leur production, toutes cultures confondues. Pas de quoi faire fléchir les autorités éthiopiennes.

Pourtant le teff est déjà cultivé dans plusieurs pays, dont l’Afrique du Sud, les Etats-Unis et les Pays-Bas. «Il n’est pas dit que l’Ethiopie reste le centre d’excellence du teff», se projette Tareke Berhe. «Après tout, le maïs est arrivé en Afrique du Mexique il y a 500 ans, le soja est venu de Chine avant que le Brésil n’en devienne l’un des principaux producteurs. Il est possible que le teff soit la prochaine plante internationale. Ça n’empêche pas l’Ethiopie d’être un centre de production.»

Pour le moment, donc, à Addis-Abeba, on se concentre sur les problèmes nationaux stricto sensu. Récemment, des «changements drastiques», dixit le représentant de l’ATA, ont été obtenus simplement. En divisant par dix la quantité de graines semées par les paysans, évitant ainsi une épuisante compétition pour l’eau et les nutriments du sol. En promouvant, aussi, la culture par rangs au détriment d’un semis à la volée. De nouveaux fertilisants sont aussi utilisés. Résultat, de nouveaux problèmes émergent. «Imaginez un paysan qui produit 3 tonnes aujourd’hui au lieu d’une seule hier. Comment récolte-t-il, comment entrepose-t-il ou transporte-t-il sa nouvelle récolte? Cela représente beaucoup plus de travail pour lui», poursuit Tareke Berhe.

De là à imaginer des fermes commerciales dédiées au teff, en lieu et place des petits lopins de terre, rarement plus d’un hectare, cultivés par les paysans? «On y viendra, dit-il. C’est un processus naturel. On aura moins de gens pour des exploitations plus grandes. Les autres occuperont d’autres postes, de transformation, de transport…» Du semis à la commercialisation, cette révolution agricole n’a toutefois pas encore lieu en Ethiopie.

De son côté, dans son laboratoire bernois ou dans les champs des hauts plateaux éthiopiens, Zerihun Tadele a d’autres préoccupations. Bientôt, il lui faudra trouver un nom pour sa variété de teff. «J’ai pensé à «Zeru». En langue amharique, ça veut dire «ma graine». Pouvait-il en être autrement? Zerihun signifie «pourvu qu’il soit le semeur». Un vœu bientôt exaucé!

Le teff est déjà cultivé dans plusieurs pays, dont l’Afrique du Sud, les Etats-Unis et les Pays-Bas

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