Le corps humain a bien changé au cours des cent cinquante dernières années, en tout cas dans les pays occidentaux. Nous sommes devenus plus grands et plus gros, en conséquence des changements dans nos modes de vie. D’après une nouvelle étude publiée dans la revue eLife, nous sommes également devenus… plus froids. Notre température corporelle a chuté de presque un demi-degré depuis le XIXe siècle, et se situe aujourd’hui autour de 36,6°C, plutôt que du communément admis 37°C. La cause de cet étonnant rafraîchissement serait à chercher dans les progrès de la médecine.

La référence de 37°C comme température du corps humain a été établie en 1851 par le médecin allemand Carl Reinhold August Wunderlich, à partir de mesures effectuées sur 25 000 personnes. «Ce dogme n’a ensuite été que très peu remis en question, même si on s’est rendu compte que notre température pouvait légèrement varier selon le moment de la journée, la saison, le sexe, ou même d’un individu à l’autre», explique le biochimiste Fabio Martinon, de l’Université de Lausanne.

A l’aisselle ou dans la bouche?

En 2017 déjà, une vaste analyse menée sur quelque 35 000 Britanniques et publiée dans la revue BMJ remettait en cause la norme des 37°C, en évaluant la température moyenne à 36,6°C. Mais l’étude ne permettait pas de savoir si cette différence était due à une réduction dans le temps de la température, ou plus prosaïquement à des changements dans les techniques de mesure (par exemple, Wunderlich prenait la température à l’aisselle, tandis que les mesures contemporaines sont faites dans la bouche).

C’est ce qu’ont tenté de démêler les chercheurs de l’Université américaine Stanford, qui publient la nouvelle étude. Ils ont comparé plusieurs registres consignés aux Etats-Unis entre 1860 et 2017, comptabilisant plus de 670 000 mesures de température. Ils ont ainsi découvert que la température corporelle moyenne avait baissé de 0,03°C par décennie de naissance au cours de leur période d’analyse. Les hommes nés au début du XIXe siècle avaient une température plus élevée de 0,6°C par rapport à ceux d’aujourd’hui.

Au XIXe siècle, de nombreuses personnes vivaient avec la tuberculose, la pneumonie ou encore des infections buccodentaires, ce qui générait une inflammation pouvant mener à une élévation de température

Fabio Martinon, de l’Université de Lausanne

Les mesures ne remontent pas aussi loin pour les femmes, mais l’étude conclut tout de même que leur température a chuté d’environ 0,3°C par rapport aux années 1890. Pour les auteurs, ces variations ne peuvent pas s’expliquer par un changement de technique. En effet, la réduction de température s’observe autant dans les registres les plus anciens que dans les plus récents, alors que les thermomètres n’ont plus guère évolué dernièrement.

Moins de maladies infectieuses

Mais alors, pourquoi notre température a-t-elle diminué? L’hypothèse privilégiée est celle d’une réduction de notre exposition aux maladies infectieuses. «Au XIXe siècle, de nombreuses personnes vivaient avec la tuberculose, la pneumonie ou encore des infections buccodentaires, ce qui générait une inflammation pouvant mener à une élévation de température», détaille Fabio Martinon. Le développement des antibiotiques, puis la généralisation de la consommation d’anti-inflammatoires auraient contribué à amoindrir cette inflammation – et donc notre température.

Longue espérance de vie

«Notre mode de vie moderne génère pourtant aussi son lot d’inflammations. L’obésité et la fumée de cigarette, notamment, sont à l’origine d’une inflammation chronique qui a des effets délétères sur le long terme et a été associée à des pathologies comme le cancer, le diabète ou l’athérosclérose, poursuit Fabio Martinon. Mais il semblerait que ce type d’inflammation ne génère pas d’augmentation de la température. Sinon, cela devrait s’observer dans les données les plus récentes, d’autant plus que cette étude a été menée aux Etats-Unis, où une grande partie de la population est en surpoids.»

Mais finalement, un demi-degré de plus ou de moins… quelle importance? «A l’échelle moléculaire, ce n’est pas négligeable. Cela peut transformer la vitesse de réaction d’une enzyme, par exemple», illustre Fabio Martinon. Difficile de déterminer l’impact de ces transformations sur notre santé. Les auteurs de l’étude relèvent en tout cas un élément encourageant: les animaux ayant un métabolisme lent et une basse température ont aussi généralement une longue espérance de vie.

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