Making-of

Comment «Le Temps» a ausculté les liens financiers entre pharmas et médecins

Des mois pour nettoyer et faire parler des données: un travail de titan rendu possible par la coopération

Ce n’est pas la première fois que Le Temps s’intéresse aux données financières des pharmas concernant leurs relations avec les professionnels de la santé. En 2016 déjà, première année où, sur une base volontaire, une cinquantaine d’entreprises avaient partiellement ouvert leurs comptes, nous pointions la transparence limitée de l’exercice, due notamment à des données éparses et pas harmonisées, rendant toute vue d’ensemble aléatoire et incomplète. En 2019, la situation n’a finalement pas changé, en revanche, l’implication de datajournalistes et la collaboration entre plusieurs titres de presse rendent l’exercice bien plus fructueux, bien que toujours compliqué.

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«Données sales»

Vous avez le résultat devant vous. Le collectif d’investigation Correctiv avait déjà travaillé avec le Beobachter en 2017 sur les liens entre médecins et pharmas dans l’espace germanophone (Autriche, Allemagne et Suisse); deux tiers des noms de médecins allemands avaient été anonymisés à l’époque – à noter qu’en Suisse, les médecins sont beaucoup plus nombreux qu’en 2016 à accepter que leur nom soit rendu public, ce qui renforce la représentativité des données.

Pour ce nouvel exercice, les journalistes du Blick (groupe Ringier), du Beobachter, du Blick et de la Handelszeitung (groupe Ringier Axel Springer Suisse) depuis l’automne 2018, et ceux du Temps depuis février (groupe Ringier Axel Springer Suisse), ont passé des semaines à peigner et unifier des «données sales» – ces données pas fiables, car pas harmonisées, mises en ligne sur chacun de leurs sites web par les pharmas. Chaque entreprise nomme et classe ses données comme elle l’entend.

Travail fastidieux 

Paul Ronga, le datajournaliste du Temps qui a travaillé sur l’enquête, cite l’exemple du Centre hospitalier universitaire vaudois. Certaines entreprises inscrivent le nom complet de l’établissement, d’autres son acronyme «CHUV», voire «le CHUV», d’autres encore écrivent le nom de chaque unité concernée… De nombreux paiements concernent explicitement tel congrès, telle séance de formation, mais d’autres ne sont pas précis. Enfin, les adresses non plus ne sont pas toujours utilisables telles quelles, parce que certains cabinets médicaux ont pu déménager, parce que certains médecins interviennent dans plusieurs structures: un œil humain a dû ratisser tous ces tableaux pour faire le tri dans ces données, en utilisant des méthodes journalistiques classiques de vérification et de recoupement.

Une main humaine a aussi dû intervenir: sur les sites internet des pharmas, la plupart de ces données figurent sur des documents informatiques de type PDF, c’est-à-dire non éditables dans des tableaux de type Excel, qui permettent de faire «parler» des données en les organisant pour faire ressortir de grandes masses ou de grosses tendances. Certains tableaux figurent même sous forme d’images… Une sécurité pour les entreprises qui protègent leurs chiffres, mais un cauchemar pour les datajournalistes. Dans de nombreux cas, il a fallu recopier à la main des données parfois impossibles à télécharger. Un travail fastidieux au point que deux personnes travaillant sur le projet se sont cassé le poignet…

La collaboration autour des données s’est faite en allemand et en anglais entre titres partenaires, et chaque média a ensuite choisi ses propres pistes de travail, ses propres «angles» éditoriaux: la coopération a donc entraîné plus de diversité et non pas plus d’uniformité. Une étape majeure, que cet accompagnement éditorial, car des données brutes sans approfondissement ne présentent pas d’intérêt. Le journalisme est fondamentalement constitué de faits, hiérarchisés et synthétisés dans leur contexte.

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