Une fois quittée cette vallée de larmes, certains donnent leur corps à la science. D’autres n’attendent pas pour lui donner de leur temps. Beaucoup de leur temps. Ainsi de ces six hommes – quatre Russes, un Français et un Allemand – pilote, cosmonaute, ingénieur ou médecin, sortis, mardi 14 juillet, de la maquette grandeur nature d’un vaisseau dimensionné pour faire le voyage vers la Planète rouge. Ils y étaient entrés le 31 mars, il y a cent cinq jours, et ont passé trois mois et demi dans des conditions de confinement à peu près total. Semblables à celles qui seront éprouvées par les astronautes qui, peut-être, voleront un jour vers Mars dans vingt, vingt-cinq ou trente ans.

Fruit d’une collaboration entre l’Agence spatiale européenne (ESA), son homologue russe (RosCosmos) et l’Institut des problèmes biomédicaux de Moscou (IBMP) – dans les bâtiments duquel est installé le module expérimental –, le programme Mars 500 doit permettre de mesurer les effets biologiques d’un isolement prolongé accompagné de privations sensorielles. Les impacts sur le système immunitaire ou le métabolisme sont au centre de nombreuses questions. Il s’agit aussi d’en observer les effets psychologiques sur les individus et sur le groupe qu’ils forment. Etudier les situations qui suscitent les tensions, celles qui permettent au contraire l’harmonie et le partage des tâches, déterminer les configurations ou les profils psychologiques adéquats ou inadéquats. L’intérieur de la capsule est ainsi bardé de caméras de surveillance dont les enregistrements seront, dans les prochaines semaines, minutieusement décryptés.

Y aura-t-il des tensions cachées à y découvrir? Des rancœurs rentrées qui, si l’expérience s’était prolongée, auraient pu s’achever en conflit ouvert? Non, répondent en substance tous les membres de «l’équipage», qui assurent que tout s’est déroulé dans la cordialité.

La bonne entente entre les volontaires n’est jamais acquise. En 1999, une expérience comparable avait été tentée avec une équipe mixte. Et de grandes tensions s’étaient fait jour, conduisant l’un des volontaires à se retirer avant le terme de l’expérience. Est-ce pour éviter des tensions que seuls des hommes ont cette fois participé? «Nous n’avons pas écarté volontairement les candidates, assure un responsable de l’ESA. C’est simplement qu’il y a eu peu de volontaires féminines.»

Les conditions de vie peuvent mettre les humeurs à rude épreuve. Pas de jour, pas de nuit. Une vie réglée comme du papier à musique, régie par les tâches de contrôle médical, les expériences menées à bord et la maintenance des systèmes du module. En cas de problème grave ou de question, chaque message envoyé au centre de contrôle met vingt minutes à arriver, et la réponse met à son tour vingt minutes à être reçue. Les communications sont si longues que «nous avons pris de plus en plus de décisions de manière autonome», explique le cosmonaute Sergueï Riazanski, qui commandait la mission. De temps à autre, dans la serre sous éclairage artificiel, on cultive des légumes qui viendront améliorer le quotidien… Et à intervalles réguliers, quelques nouvelles de la Terre et des messages des proches.

Enfermés à six dans 180 m2, on pourrait penser que c’est la promiscuité qui a le plus pesé. Il semble n’en avoir rien été. «Nous avons eu un très bon relationnel, nous aurions pu tenir plus longtemps», assure le Français Cyrille Fournier, 40 ans, pilote à Air France dans le civil. «Le plus difficile ça a été les problèmes de sommeil, perturbé par l’absence d’alternance jour/nuit et le fait qu’on est séparé de ses proches», a-t-il ajouté. Quant à Sergueï Riazanski, c’est de «la routine et de la monotonie des tâches à accomplir» qu’il dit avoir le plus souffert; ainsi que du sentiment de n’avoir jamais «une minute pour soi» ou presque.

«On se levait tous les jours à 8 heures, raconte Cyrille Fournier. Il y avait d’abord un contrôle médical assez rapide avec prise du poids, de la température, trois mesures de pressions sanguines et de rythme cardiaque. Il y avait la «collection» de fluides dont on nous demandait la restitution…» «Ensuite on prenait le petit-déjeuner ensemble, puis chacun vaquait à ses expériences, puis le midi on prenait le déjeuner, là encore ensemble, sauf si l’un de nous était pris par une expérience, poursuit M. Fournier. Ensuite, à nouveau les expériences, le dîner et les mêmes séries de contrôle médicaux qu’en début de journée.» Cela, donc, 105 fois.

Les responsables du programme à l’IBMP ont invité les membres de l’équipage à revenir début 2010 pour, cette fois, demeurer cinq cent vingt jours confinés. «Ce sera cette fois la simulation d’un véritable aller-retour sur Mars en tenant compte de la mission d’un mois sur place», explique M. Fournier, qui a décliné l’invitation. La simulation devrait même comprendre les phases de mise sur orbite martienne et l’accomplissement de tâches à la surface de la Planète rouge.

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