Les terres agricoles menacées par le sel

Environnement La salinisation entraîne la perte de 2000 hectares de terrain chaque jour dans le monde

L’agriculture doit s’adapter à cette nouvelle contrainte

Deux mille hectares de terres perdus par jour, 26 milliards de francs de pertes pour les cultivateurs, 20% des surfaces de culture menacées… La facture du sel dans les sols agricoles est… salée, selon une étude publiée fin octobre par des chercheurs de l’ONU. Elle préconise une action énergique pour stopper l’hémorragie.

«La salinisation des sols est souvent le fait de mauvaises pratiques d’irrigation. Un apport d’eau insuffisant conduit le sel qu’elle contient à s’installer dans le sol», explique Elena Havlicek, spécialiste des sols à l’Office fédéral de l’environnement (OFEV). Elle participe à la rédaction d’un volumineux rapport sur l’état des sols de la planète que publiera l’Organisation des Nations unies pour l’alimentation et l’agriculture (FAO) le 5 décembre 2015, en clôture de l’Année internationale des sols.

«En Europe, on rencontre peu de problèmes de salinisation. Ce problème touche essentiellement des pays en développement», complète Elena Havlicek. En effet, dans les zones arides et semi-arides, l’insuffisance des pluies ne permet pas un lessivage naturel des sols qui évite l’accumulation de sel. Et l’intensification des cultures qui accompagne le boom démographique aggrave le problème. «La salinisation est une question presque aussi essentielle que la sécheresse», insiste Sergueï Shabala, spécialiste du stress physiologique des plantes à l’Université de Tasmanie, en Australie. Un pays dont les sols souffrent souvent d’aridité et de salinité. C’est aussi le cas en Afrique du Nord, où travaille Serge Marlet, de l’antenne tunisienne du Cirad, un centre de recherche publique français spécialisé dans l’agriculture des pays du Sud. «Les plantes ont des sensibilités très variables au sel, explique le chercheur. Le palmier dattier est un arbre très tolérant tandis qu’une salade ne l’est pas.» Physiologiquement, le sel tend à freiner la captation de l’eau par la plante. De plus, il peut provoquer une accumulation de substances toxiques qui gênent la croissance. Ce qui augmente les coûts de production et réduit le revenu des agriculteurs. Et la plupart des grandes cultures alimentaires (blé, riz, maïs) tolèrent mal le sel. «Pour éviter la salinisation, on peut procéder naturellement par lessivage, souligne Serge Marlet. Si on apporte assez d’eau, le sol sera lessivé et la salinité restera à un niveau acceptable. Mais il faut trouver le bon équilibre, car si on introduit trop d’eau, le niveau des nappes d’eau remonte et le sel ne s’évacue plus.»

Quand cela ne suffit pas, ou que l’eau n’est pas disponible en quantité suffisante, il faut drainer le sol. «Pour cela, on place des tuyaux perforés à une profondeur de 1 mètre à 1,5 mètre. Et on entoure les champs de fossés où se déverse l’eau captée par les tuyaux.» En Europe, cela se pratique couramment dans les terrains argileux, non pas pour lutter contre le sel, mais pour éviter que les sols ne soient gorgés d’eau.

Quand un champ est dégradé par le sel, l’agriculteur n’a que deux issues: modifier ses pratiques de culture ou opter pour des plantes qui tolèrent mieux le sel, comme le quinoa, à condition que les conditions climatiques le permettent. Le véritable problème apparaît quand le coût d’adaptation est si élevé que l’agriculteur doit renoncer à cultiver son terrain. «Dans ce cas-là, la situation empire, car quand on ne travaille plus un sol, il n’est plus lessivé et le sel s’accumule rapidement», indique Serge Marlet.

Face à cette situation, certains agronomes préconisent l’utilisation de technologies végétales. D’abord en sélectionnant des variétés mieux adaptées. En 2013, une équipe franco-sénégalaise avait ainsi montré de très fortes disparités dans la tolérance au sel de quatorze variétés d’une même plante, le niébé, un haricot africain. Aux Philippines, l’Institut international de recherche sur le riz a mis au point des riz plus tolérants en croisant plusieurs variétés. C’est aussi l’approche choisie par une équipe australienne pour créer un blé dur qui offre sur des sols salés un rendement supérieur de 25% à celui d’un blé dur ordinaire. Après des essais en Australie, ce blé sera prochainement testé au Pakistan, un pays dont les sols sont très endommagés par le sel. «Cependant, le rendement de ce blé reste inférieur de moitié à ce qu’il est sur un sol sain. Ce n’est pas une solution», estime Sergueï Shabala. Lui prône le recours aux technologies génomiques, comme il l’a expliqué en novembre avec des collègues dans la revue Trends in Plant Science . «Ce qui complique la situation, c’est que la gestion du sel dans les plantes met en jeu des milliers de gènes différents, alors que les OGM ne portent aujourd’hui que sur un ou deux gènes. Il faut donc adopter une autre stratégie.»

Cette stratégie, le chercheur pense l’avoir trouvée. «Il faut se tourner vers les plantes qui sont capables d’extraire le sel, et non de s’en accommoder en interne.» Certains animaux, comme les oiseaux marins, ont développé des glandes qui leur permettent de boire de l’eau de mer. Des plantes également, comme le palétuvier qui vit dans l’eau salée des mangroves, ainsi qu’une bonne moitié des plantes adaptées au milieu salin: les feuilles et les tiges contiennent à leur surface des petites «vessies» où le sel s’accumule. Quand la feuille meurt, il retourne dans la nature. «On pense que la gestion de ces réservoirs externes de sel est à la portée des biotechnologies, car elle n’engage que trois ou quatre gènes», estime Sergueï Shabala, qui travaille sur le sujet avec des équipes allemande et chinoise. On saura d’ici à cinq ans si c’est réalisable.»

«Je ne suis pas sûre que l’ingénierie soit la bonne réponse à la question des sols salés, s’interroge Elena Havlicek. Combien de temps faudra-t-il pour développer ces biotechnologies et ensuite les déployer à grande échelle? La mise en œuvre de solutions est d’abord une question socio-économique avant d’être scientifique.»

«Il faut se tourner vers les plantes qui sont capables d’extrairele sel, et non de s’en accommoder»