Cet été, «Le Temps» portraiture quatre célèbres cadavres antiques bien conservés pour des raisons assez différentes les unes des autres.

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En 1916 à Brissago, un petit village tessinois au bord du lac Majeur, un nouveau musée vient juste d’ouvrir ses portes. A l’intérieur, on y découvre une véritable caverne d’Ali Baba, avec plus de 500 objets historiques venus du monde entier. Dans ce cabinet de curiosités, une pièce attise particulièrement l’intérêt des touristes: une momie égyptienne.

Son cartonnage – un sarcophage fait de toile de lin et de papyrus – est couvert de peintures craquelées aux couleurs ternies par le temps. Il a été découpé sur le côté par son propriétaire, probablement dans une tentative de sortir la momie. Sous le visage peint en doré, marque d’un statut social important, sont représentés de simples ornements colorés. Plus bas, au niveau du ventre et des jambes, on voit des hiéroglyphes, sur lesquels on peut lire Ta-sherit-en-Imen, «la fille du dieu Amon».

Après avoir été quelques années en exposition, puis avoir passé plus de soixante ans dans un grenier de la commune tessinoise, l’énigmatique momie est aujourd’hui dans les laboratoires du département de conservation-restauration de la Haute Ecole Arc de Neuchâtel (HE-Arc) où elle est étudiée dans le cadre d’un projet de recherche visant à dévoiler ses secrets.

Auréolée de mystère

Que sait-on de cette momie? Pas grand-chose pour le moment. C’est le corps d’une femme, âgée de 35 à 40 ans, dont les pieds ont disparu lors de son séjour à Brissago. Des analyses par tomographie, une technique d’imagerie non invasive fréquemment utilisée pour étudier les momies, ont dévoilé ce qui se trouve derrière les bandelettes enveloppant le corps: une petite lésion au niveau de la tête, un indice qui pourrait donner une idée de la cause exacte de sa mort. Un traumatisme crânien, peut-être.

L’origine de la momie est difficile à déterminer. Elle n’a pas de nom autre que son surnom de «fille du dieu Amon». Le visage doré peint sur son cartonnage suggère qu’il devait s’agir d’un personnage de statut important.

Les autres peintures indiquent que cette femme aurait vécu aux alentours d’Akhmim, ville importante située près de Thèbes, dans le sud du pays. Leur style daterait de -800, mais les spécialistes ont remarqué plusieurs couches de peinture superposées, dont certaines sont plus récentes, ce qui complique les estimations. Des analyses au carbone 14 devraient aider à mieux comprendre cette énigme.

«A chaque fois que l’on avance un peu plus sur l’étude de Ta-sherit-en-Imen, on découvre un nouveau mystère», commente Valentin Boissonnas, professeur à la HE-Arc et conservateur-restaurateur. Le cartonnage a été découpé et ouvert par son ancien propriétaire lorsqu’il arriva au Tessin. On trouve cependant des traces d’intervention humaine à l’intérieur. Il est donc possible que la momie ait déjà été restaurée avant même d’arriver entre les mains de celui qui l’emmena en Suisse.

Le collectionneur italien

Comment cette momie a-t-elle pu arriver dans une petite commune tessinoise? Grâce à Zaccaria Zanoli, un collectionneur passionné, héritier de grands hôtels en Italie et né en 1837. «Le mythe dit qu’il était ingénieur et qu’il a acheté la momie en travaillant sur le canal de Suez, raconte Valentin Boissonnas. On sait aujourd’hui que c’est peu probable.»

Un livre retrouvé dans la collection de Brissago retrace l’histoire de Zanoli, dont les hôtels lui ont permis de se faire des contacts parmi les grands noms de l’époque. Ses chambres ont accueilli l’ambassade chinoise, il semble avoir eu des contacts avec l’inventeur Thomas Edison et était amicalement lié avec le général italien Giuseppe Garibaldi – dont plusieurs objets personnels font justement partie de la collection.

Pour le moment, on ne sait malheureusement pas comment Ta-sherit-en-Imen est arrivée en sa possession. «On sait qu’il a voyagé au Caire, précise Valentin Boissonnas. Il aurait pu acheter la momie, ou bien c’était un cadeau. A l’époque, les Egyptiens alimentaient un marché d’antiquités bourgeonnant et ils savaient que les Européens en raffolaient. Parfois des momies étaient même données par l’Etat égyptien comme cadeaux diplomatiques. Ça peut sembler étrange aujourd’hui, mais ce genre d’échanges étaient courants à l’époque.»

De l’Egypte à Neuchâtel

Autour de 1880, Zanoli déménage à Brissago avec sa collection, accompagné par sa famille. En 1909, il expose ses objets pour la première fois, avant d’en faire don à la commune trois ans plus tard, dans le but d’ouvrir un musée. «Il voulait faire de Brissago un point de passage touristique», précise Valentin Boissonnas. Cet étrange cabinet de curiosités restera ouvert jusque dans les années 1960. A sa fermeture, 200 objets parmi ceux exposés, dont la momie, se retrouvent dans un grenier, la commune ne sachant pas quoi en faire. Puis, il y a deux ans, elle prend enfin contact avec Valentin Boissonnas et son atelier de restauration à Zurich.

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«On m’a proposé de la restaurer, explique-t-il. Malheureusement, le coût d’un tel travail dépasse les moyens de la commune tessinoise.» Les autres musées suisses n’en veulent pas, Brissago se retrouve dans l’impasse. Valentin Boissonnas propose alors d’en faire un projet de recherche et de diplômes pour les élèves de la HE-Arc. L’idée se met en place et d’autres établissements s’y joignent comme le département de conservation-restauration de la Haute Ecole des arts de Berne.

En septembre 2020, elle est transportée à Neuchâtel, où elle sera ouverte en mars 2021 pour la première fois en plus d’un demi-siècle par les élèves de la HE-Arc. Après un rapide passage à l’Institut de médecine évolutive de l’Université de Zurich pour des analyses, elle est désormais de retour dans les salles de la Haute Ecole pour la suite du projet d’étude et de conservation qui devrait durer encore trois à quatre ans.

Une fois restaurée, Ta-sherit-en-Imen sera de retour à Brissago en exposition pour quelque temps, avant d’être finalement déposée dans une collection publique suisse.