Dès la conception, hommes et femmes sont différents. Ce n’est pas un scoop, certes. Mais il semblerait que cette affirmation ne soit pas une évidence pour tous. A commencer par l’industrie pharmaceutique et certains scientifiques, qui continuent à mener leurs études cliniques principalement sur des participants masculins. Une parfaite hérésie lorsque l’on sait que les deux sexes ne réagissent pas aux médicaments de la même manière. Une recherche, conduite en Allemagne en 2006, a en effet révélé que, quel que soit le principe actif testé, les femmes présentaient deux fois plus de risques d’effets secondaires que les hommes.

«Il est temps de responsabiliser les scientifiques, non seulement pour des raisons d’équité mais aussi de santé», affirme Cara Tannenbaum, professeure à la Faculté de médecine de l’Université de Montréal. La Canadienne a récemment signé, avec Janine Austin Clayton, directrice du bureau de la recherche sur la santé des femmes à l’Institut National de la Santé Américain (NIH), une lettre ouverte publiée dans le Journal of the American Medical Association (JAMA), afin d’appeler à davantage de transparence et sensibiliser les chercheurs à l’importance de prendre en compte le sexe et le genre des participants aux expérimentations.

Des différences dangereuses

Mettre en exergue ces différences est d’autant plus important qu’elles s’avèrent parfois dangereuses. C’est le cas avec le somnifère Zolpidem, plus connu en Suisse sous l’appellation Stilnox. A dose égale, celui-ci agit plus longuement chez la plupart des femmes. «Le matin, la concentration du médicament dans le sang est jusqu’à 40 fois plus élevée que chez les hommes, confirme Cara Tannenbaum. Cela peut non seulement affecter l’habilité à conduire, mais aussi à accomplir des tâches demandant de la concentration, de la mémoire et de la coordination.»

Autres exemples: selon une étude publiée en 2013 dans la revue Archive of Internal Medicine, les statines, molécules de base des traitements contre le cholestérol, augmenteraient de 71% le risque de diabète chez les femmes après la ménopause. L’aspirine serait également nettement moins efficace pour diminuer le risque d’infarctus que pour les hommes, mais préviendrait mieux celui de faire un accident vasculaire cérébral.

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«Il existe indéniablement une différence statistique dans la façon dont les hommes et les femmes métabolisent les médicaments, mais elle n’est pas très grande d’un point de vue clinique, tempère Thierry Buclin, médecin chef de la division de pharmacologie clinique du CHUV, à Lausanne. Entre deux individus d’un même sexe, la variabilité peut être encore plus importante. On constate ainsi des différences marquées attribuables à des variations de corpulence ou de fonctionnement des organes, à des interactions avec d’autres médicaments ou encore à des traits génétiques. C’est avant tout en fonction de ces facteurs qu’il faudrait adapter la posologie d’un médicament prescrit, ce qui n’est pas toujours fait idéalement.»

Le genre en question

Plus encore que le sexe biologique, le genre – qui englobe les interactions sociales, comportementales et culturelles, ainsi que les diverses expressions de l’identité d’une personne –, représenterait un facteur déterminant dans la prise en charge d’un patient, selon des recherches récentes. Une étude canadienne, publiée début 2016 et menée sur 1000 sujets, suggère ainsi que les individus présentant des traits de personnalité traditionnellement attribués aux femmes auraient un risque accru de récidive d’infarctus du myocarde dans les douze mois suivant le premier incident, indépendamment de leur sexe.

«On se rend compte aujourd’hui que la distinction entre les sexes n’est pas aussi nette et pertinente que ce que l’on pensait durant des siècles, estime Denis Duboule, professeur au département de génétique et évolution de l’Université de Genève. C’est pourquoi, il serait important d’introduire cette notion de genre dans les cohortes d’études cliniques, tout en faisant extrêmement attention à ne pas induire de discriminations.»

Fausses croyances

Malgré des avancées, la médecine est encore à la traîne sur la compréhension des différences hommes-femmes et de leur impact sur la santé. La recherche continue trop souvent de voir le sexe masculin comme un standard de la physiologie humaine, y compris lorsqu’il s’agit d’expérimenter des traitements s’adressant aux femmes. Addyi, premier médicament mis sur le marché pour lutter contre le manque de désir féminin a ainsi été testé sur 23 hommes et 2 femmes pour déterminer ses effets lorsqu’il était pris avec de l’alcool. L’étude a révélé que la combinaison des deux augmentait l’apparition de vertiges, de baisse de la pression artérielle, voire même d’évanouissement. Il est donc probable que le risque soit encore plus grand chez les femmes, plus sensibles à l’alcool. Un comble!

«Il y a encore de fausses croyances sur le fait que les femmes seraient plus compliquées à étudier en raison des variations hormonales dont elles sont l’objet, s’insurge Cara Tannenbaum. Pourtant de nouvelles publications ont démontré qu’il y avait tout autant de fluctuation de testostérone chez les hommes que d’œstrogène chez les femmes. Il est nécessaire de se mettre à jour et de changer la façon dont on conduit les recherches.»