Y a-t-il vraiment une flambée des cancers thyroïdiens en Suisse? Les chiffres présentés il y a deux semaines par l’Office fédéral de la statistique, l’Institut national pour l’épidémiologie et l’enregistrement du cancer, ainsi que le Registre suisse du cancer de l’enfant, ont de quoi surprendre. En effet, selon le rapport 2015 du cancer en Suisse, les cas de tumeurs de la thyroïde ont augmenté, en moins de vingt ans, de près de 40% chez les hommes et plus de 60% chez les femmes.

Selon ce même rapport, et parmi les dix pays européens retenus pour la comparaison internationale, la Suisse présente un nombre de nouveaux cas, pour l’année 2012, environ deux fois plus élevé que le pays le moins touché, soit les Pays-Bas. Et son taux est le plus haut en ce qui concerne la gent féminine exclusivement.

Concrètement, de 2008 à 2012, 160 nouveaux cas ont été diagnostiqués en Suisse en moyenne par année chez l’homme contre 490 chez les femmes. Des chiffres pouvant paraître relativement modestes en valeur absolue, mais qui marquent tout de même une tendance à la hausse.

Surdiagnostic en cause

Comment expliquer cette augmentation du nombre de cancers thyroïdiens, alors que le taux de mortalité est, quant à lui, resté plutôt stable (0,1% de risque de décéder de ce type de pathologie en Suisse)?

Des facteurs environnementaux, comme l’exposition aux radiations dans l’enfance, certaines prédispositions génétiques, ou encore une alimentation déficitaire ou au contraire trop riche en iode, peuvent certes être mis en cause. Mais leurs impacts restent difficiles à évaluer.

Pour le très sérieux «British Medical Journal», qui a publié une étude sur la question en 2013, ainsi que pour de nombreux spécialistes, l’explication principale est ailleurs. Le fossé entre l’augmentation de l’incidence des cancers de la thyroïde et le faible nombre de décès suggérerait qu’un nombre non négligeable de cas serait en réalité surdiagnostiqué, à savoir quand des tumeurs bénignes de la thyroïde sont, à tort, considérées comme des cancers. Pour la revue scientifique, de nombreux patients seraient ainsi exposés à des traitements possiblement délétères de façon injustifiée.

La raison? La multiplication des examens par imagerie, mais aussi la grande précision actuelle des techniques comme l’échographie, l’IRM et le CT-scan, permettant de dépister des tumeurs d’un diamètre inférieur à 2mm et qui seraient passées inaperçues autrefois. «On découvre ainsi fortuitement de tout petits cancers qui n’auraient probablement jamais été opérés autrement et n’auraient certainement pas mis la vie du patient en danger, la plupart des cancers de la thyroïde étant à faible potentiel de problèmes», décrit le professeur Jacques Philippe, chef du service d’endocrinologie des Hôpitaux Universitaires de Genève (HUG).

En effet, 85% à 90% des cancers thyroïdiens diagnostiqués sous nos latitudes sont dits papillaires. Ceux-ci évoluent généralement très lentement et peuvent se contenter d’une surveillance régulière. En outre, des cellules malignes ne sont détectées, par biopsie, que chez 10% des patients présentant des nodules de la thyroïde.

Opérations en augmentation

Malgré cela, on constate une augmentation constante du nombre d’interventions chirurgicales de la thyroïde. 4000 personnes sont ainsi concernées en Suisse chaque année, principalement en cas de cancer ou de nodule suspect. Aux HUG, le nombre d’opérations de la thyroïde a triplé au cours des dix dernières années, avec quelque 393 interventions en 2014.

Le problème, c’est que l’ablation partielle ou totale de la thyroïde, bien qu’aujourd’hui maîtrisée, comporte tout de même de possibles complications, comme une lésion du nerf moteur de la corde vocale, ou encore la perte éventuelle de fonction des glandes parathyroïdes (dans 15 à 30% des cas), qui régulent le taux de calcium dans le sang et peut engendrer des dommages à long terme si elle n’est pas prise en charge adéquatement. L’ablation totale de la thyroïde, une glande qui contribue au bon fonctionnement de nombreux organes, nécessite en outre la prise d’hormones de substitution à vie.

Ces risques ne semblent toutefois pas freiner les personnes touchées, même lorsque le cancer détecté est considéré comme peu dangereux. «Comme cette pathologie n’est pas très agressive, on ne sait pas toujours si une opération est indispensable, explique Frédéric Triponez, chef du service de chirurgie thoracique et endocrinienne des HUG. Toutefois, une fois un nodule cancéreux ou suspect détecté, il est très difficile, notamment pour le patient, de se résoudre à l’idée de ne pas intervenir.»

La tendance en Suisse semble cependant se diriger vers plus de prudence qu’aux Etats-Unis, où le taux d’ablation de la thyroïde en cas de cancers a augmenté de 60% sur les dix dernières années, pour un coût estimé à plus de 316 millions de francs.

«On doit certes encore affiner notre prise en charge, précise Patrick Meyer, endocrinologue et spécialiste de la thyroïde à Genève. Toutefois, la règle en vigueur actuellement est de n’investiguer sur les nodules qu’à partir d’un certain stade. Lorsqu’ils font moins de 1 à 1,5 cm, on opte généralement pour la surveillance. Tous les gros cancers de la thyroïde ont été petits, mais tous les petits cancers ne vont pas forcément évoluer et nécessiter un traitement. Il est rarement trop tard pour guérir les gens, c’est pourquoi il est fondamental de trouver un juste milieu et de parvenir à rassurer les patients.»