biologie

La tique qui rend allergique à la viande

Des centaines de personnes sont devenues allergiques à la viande au cours de ces dernières années aux Etats-Unis. En cause: une morsure de tique…

Au pays où le hamburger est roi, l’affaire ne laisse pas indifférent: depuis quelques années, des centaines d’Américains se plaignent d’être devenus allergiques à la viande. La plupart d’entre eux résident dans le sud-est du pays et, un beau jour, après un repas carné, ils ont souffert d’une violente crise allergique, avec poussée d’urticaire et/ou malaise généralisé, qui a contraint même les plus fervents carnivores à changer de mode d’alimentation. L’origine de cette mystérieuse allergie semble aujourd’hui établie: elle serait causée par une morsure de tique, qui rendrait les personnes concernées sensibles à une substance présente dans la viande.

C’est en étudiant une intolérance à un médicament anticancéreux, le cetuximab, que des allergologues américains de l’Université de Virginie ont été mis sur la piste de cette étrange forme d’allergie. Au début des années 2000, ils ont remarqué qu’un grand nombre de patients vivant dans le sud-est des Etats-Unis ne supportaient pas le médicament. Certains d’entre eux avaient également eu de sévères réactions allergiques après avoir consommé de la viande. Tous présentaient enfin des taux élevés d’anticorps dirigés contre une substance présente aussi bien dans le cetuximab que dans la viande: un glucide appelé alpha-gal. Le coupable semblait donc tout trouvé: c’est cette molécule de sucre, reconnue par le corps des patients comme une substance étrangère, qui déclenchait chez eux une réaction immunitaire donnant lieu aux symptômes allergiques.

Poursuivant leurs investigations, les chercheurs de l’Université de Virginie se sont ensuite aperçus que plus de 80% des patients allergiques à la viande et au cetuximab avaient été mordus par des tiques peu avant leur crise. Autre fait troublant, la répartition géographique de ces patients correspondait assez précisément à celle d’une espèce particulière de tiques, appelée Amblyomma americanum. Ces petites bêtes seraient-elles responsables du déclenchement de l’allergie? C’est désormais une quasi-certitude: une étude publiée l’année passée a confirmé qu’une morsure de cette tique causait bien un accroissement du taux d’anticorps contre le sucre alpha-gal. C’est donc bien Amblyomma americanum qui rendrait les personnes qu’elle mord allergiques à la viande, en les sensibilisant à ce sucre.

«C’est un tout nouvel aspect du type de pathologies qui peuvent être transmises à l’homme par les tiques», relève Guido Bloemberg, microbiologiste à l’Université de Zurich. Les tiques, parentes des araignées et non des insectes, sont en effet déjà connues pour transmettre de nombreuses maladies à leurs hôtes, les oiseaux, reptiles, amphibiens et mammifères (dont l’être humain), qu’elles mordent pour se nourrir de leur sang, en insérant leurs pièces buccales sous la peau.

En Suisse, il existe une vingtaine d’espèces de tiques, dont la plus répandue, du nom d’Ixodes ricinus, est responsable de la transmission de deux pathologies redoutées: la borréliose, ou maladie de Lyme, et l’encéphalite à tiques, ou méningo-encéphalite verno-estivale (FSME). Il y a quelques semaines, l’équipe de Guido Bloemberg a découvert un autre type de pathologie transmise par cette tique, la néoehrlichiose, qui entraîne de fortes fièvres, une perte de poids et des malaises. «Toutes ces maladies sont causées par des bactéries ou des virus contenus dans la salive des tiques. Que celle-ci puisse également contenir des substances allergènes est pour moi quelque chose d’entièrement nouveau», précise le chercheur.

La substance exacte à l’origine de l’allergie est cependant toujours inconnue. Le sucre alpha-gal n’en est sans doute pas à lui seul responsable, puisque la plupart d’entre nous en mangeons tous les jours dans la viande, sans pour autant déclencher de réaction. «Ce sucre est donc probablement lié chez la tique à une protéine dont nous ignorons pour l’instant l’identité, et qui est responsable de la sensibilisation de notre système immunitaire», avance François Spertini, allergologue au CHUV de Lausanne.

La grande majorité des allergies alimentaires, que ce soit aux œufs, aux fruits de mer ou aux cacahuètes, sont en effet causées par des protéines. L’allergie à la viande est quant à elle extrêmement rare, en dehors du cas américain: «En Suisse, on en voit toutes les morts de pape, indique François Spertini, et leur cause n’est pas bien élucidée, mais, dans certains cas, elles pourraient être liées à l’albumine, une protéine présente dans certaines viandes.» Ces formes rares d’allergie à la viande diffèrent donc de celle qui sévit actuellement aux Etats-Unis.

Jusqu’à aujourd’hui, quelque 1500 Américains ont été diagnostiqués comme souffrant d’une allergie à la viande causée par une morsure de tique. Mais selon certains spécialistes, ce chiffre est sous-évalué: il est en effet probable que des cas passent inaperçus, les médecins n’identifiant pas facilement ce type d’allergie, encore peu connu.

Cette situation pourrait cependant changer, car l’allergie à la viande semble en progression: des cas ont récemment été enregistrés en dehors de l’ère de répartition classique d’Amblyomma americanum. La tique paraît donc être en train d’étendre son territoire, probablement sur les traces de son hôte de prédilection, le cerf, lui-même en expansion dans plusieurs Etats américains.

Verra-t-on prochainement cette allergie apparaître en Europe? C’est peu probable, la tique Amblyomma americanum étant, comme son nom l’indique, cantonnée au continent américain. «Il faudrait cependant savoir si la substance qui déclenche l’allergie est spécifique à cette tique américaine, ou si elle peut se retrouver chez d’autres espèces», souligne Guido Bloemberg.

Dans le doute, et pour se prémunir des autres maladies transmises par les tiques, la meilleure solution consiste à porter des vêtements couvrants lors des promenades en forêt, et à examiner attentivement sa peau une fois de retour chez soi. Retirer au plus vite une tique fixée est essentiel, car le risque de transmission des maladies augmente avec sa durée d’attachement à la peau.

La tique est en train d’étendre son territoire sur les traces de son hôte de prédilection,

le cerf

Les tiques, parentes des araignées, sont connues pour transmettre un grand nombre de maladies

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