Le livre est resté longtemps top secret. Edité en 1963, en pleine Guerre froide, il a servi de manuel d’interrogatoire à la CIA au cours des décennies suivantes. S’il a eu sans nul doute quelque successeur depuis lors, ses méthodes, issues de recherches pointues en psychologie expérimentale, ont continué à inspirer les tortionnaires américains de la guerre contre le terrorisme, de la prison d’Abou Ghraib à celle de Guantanamo. L’ouvrage, déclassifié en 1997 au nom de la loi sur la liberté de l’information, est publié pour la première fois en français cette année*. Auteur d’une passionnante introduction, Grégoire Chamayou, philosophe à l’Ecole normale supérieure de Lyon, en décrypte le contenu.

Le Temps: Qu’a représenté cet ouvrage dans l’histoire de la torture?

Grégoire Chamayou: Ce manuel entend ajouter une nouvelle strate aux diverses formes de coercition exercée contre les détenus soumis à des interrogatoires. Il met en place à côté des brutalités habituelles des techniques scientifiques de manipulation mentale qui ont notamment pour caractéristique de ne pas laisser de traces et de pouvoir ainsi mieux s’intégrer aux standards d’une démocratie ou des apparences d’une démocratie.

– Quelle méthode utilise cette nouvelle forme de coercition?

– La psychologie. Cette pratique a pour objectif de placer l’interrogé dans un état de stress connu sous le nom de syndrome DDD, pour Debility, Dependency and Dread (Faiblesse, Dépendance et Epouvante). Un état qui rappelle celui de nombreux patients de psychologues, à la différence essentielle près qu’il est obtenu artificiellement. Une fois ce résultat acquis, il s’agit pour les bourreaux de convaincre leurs victimes que la confession est une thérapie, un moyen de revenir à l’équilibre.

– Et ce syndrome de stress, comment est-il lui-même obtenu?

– Deux procédés sont employés. Le premier consiste à placer les prisonniers dans un état d’isolement radical. Isolement radical signifie que les bourreaux ne se contentent pas de mettre leurs victimes dans une cellule où ils sont privés de compagnie. Sachant que l’homme puise sa capacité de résistance dans ses relations ou le souvenir de ses relations, ils les dépouillent de tout ce qui peut les relier aux autres, leurs vêtements, leurs objets familiers, tout. Et puis, ils entreprennent de les détacher du monde réel en les soumettant à des privations sensorielles, à la suite des travaux réalisés à l’époque par le docteur Ewen Cameron, directeur de l’Allan Memorial Institute of Psychiatry de Montréal. Le second procédé utilisé consiste, lui, à imposer des douleurs auto-infligées. Ce que l’on peut obtenir en donnant à quelqu’un l’ordre de tenir une même position, debout et les bras écartés par exemple, durant des dizaines d’heures. L’idée est de déléguer l’acte de torture au détenu, de manière à brouiller le rapport qui s’établit habituellement entre la victime et son bourreau. Si le bourreau a donné l’ordre, il n’a déjà plus infligé la douleur.

– Comment les Etats-Unis en sont-ils venus à développer de telles pratiques?

– Tout est parti d’une grande peur américaine. Peur que le camp communiste ait réussi à mettre au point des techniques scientifiques de lavage de cerveau. Issu des aveux étonnants de certains prisonniers – notamment de soldats américains déclarant qu’ils souhaitaient rester en territoire ennemi –, ce soupçon s’est propagé à la population à travers nombre de romans et de films, comme The Manchurian Candidate. L’administration américaine a alors lancé un programme de recherche, mobilisant des spécialistes de diverses disciplines, dans le but de mieux comprendre, et de mieux maîtriser, les techniques de manipulation des individus. Après s’être beaucoup intéressées à l’emploi de drogues comme le LSD, ces équipes en sont arrivées à la conclusion que l’usage de la psychologie était plus efficace. Ils se sont dès lors efforcés de répertorier les pressions mentales reconnues par la science et de les perfectionner.

– Quelles sont les dernières «avancées» en la matière?

– Les psychologues impliqués se font fort aujourd’hui de personnaliser leurs traitements en dénichant chez les individus des phobies, donc des vulnérabilités, spécifiques. Des techniques sonores se sont par ailleurs développées ces dernières années, comme la diffusion 1000 fois répétée et à plein volume de certaines chansons.

– Quelles chansons?

– Des chansons de la pop musique notamment. A commencer par «Saturday Night Fever» des Bee Gees.

– Cela prête à sourire…

– Oui. Mais l’effet peut être dévastateur. Un officier américain soumis à ce genre de traitement a expliqué avoir été ainsi plongé dans une réalité parallèle, «un monde de délire impossible à décrire». Dans les années 1970, des militants présumés de l’IRA, soumis à un mélange d’isolement radical, de douleur auto-infligée, d’exposition de longue durée à des sons et de privations de sommeil et de nourriture, en sont sortis exsangues. Certains sont devenus psychotiques dans les vingt-quatre heures. Les bourreaux comptent sur l’étrangeté de ces phénomènes, donc sur leur caractère indicible, pour continuer à œuvrer dans l’ombre.

– Ces pratiques sont-elles reconnues officiellement comme de la torture?

– Un vif débat est engagé à ce propos entre les Etats qui les emploient et les organisations de défense des droits de l’homme. Les premiers souhaitent évidemment préserver une définition réductrice de la torture, alors que les seconds essaient de l’étendre à ses nouvelles formes.

– Comment définiriez-vous personnellement la torture?

– Elle consiste à infliger l’intolérable à une personne placée dans l’impossibilité de s’y soustraire.

– Ces procédés sont-ils efficaces?

– Non si l’on considère que leur but est la collecte d’informations. Ces méthodes ne parviennent pas plus que les anciennes à tirer la vérité des suppliciés, qui tendent à déclarer ce que leurs bourreaux veulent entendre. Les agences de renseignement continuent d’ailleurs à accorder un faible crédit aux renseignements arrachés dans ces conditions. Mais elles apparaissent déjà plus efficaces si l’on estime que le véritable objectif de la torture est d’une part de conforter des mensonges d’Etat, de l’autre de briser des individus et d’épouvanter des populations.

* «Kubark – Le manuel secret de manipulation mentale et de torture psychologique de la CIA», Ed. La Découverte (label Zones), 2012.