C’est le mois de juin et la campagne genevoise déploie toutes ses beautés. Dans les prairies à fauche tardive, les graminées ondulent dans le vent. Les taches vives des coquelicots ponctuent les bords de route et même certains champs – c’est un indice, ceux-là sont cultivés sans herbicides. Au loin, une allée de vieux chênes. Là-haut dans le ciel, un milan noir qui plane. Et dans nos oreilles, les cris des hirondelles qui virevoltent en se gavant d’insectes.

Ce décor idyllique est très apprécié de la chevêche d’Athéna, petite chouette aux yeux jaunes et au plumage blanchâtre rayé de brun, qui faillit disparaître de Suisse au tournant du siècle, avant de faire l’objet d’un programme de protection mené par l’Association suisse pour la protection des oiseaux BirdLife.

«Aujourd’hui, le canton de Genève compte autour de 75 à 80 territoires de chevêche, environ deux fois plus que dans les années 1990. Cela correspond à environ la moitié de tous les effectifs du pays», souligne le biologiste Christian Meisser, du Groupe ornithologique du bassin genevois, un des artisans de ce come-back opéré en toute discrétion.

Relevé des nichoirs

Nous nous arrêtons en bordure d’un champ situé sur la commune de Vandœuvres. Christian Meisser se saisit avec agilité de l’échelle accrochée sur le toit de sa voiture et va la poser contre le tronc d’un vieux noyer. Ce dernier abrite un des 150 nichoirs destinés à la chevêche qui ont été posés à travers le canton. «Avec la rationalisation de l’agriculture, la chevêche a de plus en plus de mal à trouver des cavités naturelles pour nicher. Ces nichoirs leur offrent des cavités supplémentaires», explique l’ornithologue.

Si, dès le mois de mars, les chevêches se mettent à chanter pour établir leur territoire en vue de la reproduction, maintenant les petits doivent être nés et se trouver dans le nid. C’est donc le moment idéal pour relever les nichoirs, afin d’évaluer leur succès. Mais voilà Christian Meisser qui redescend bredouille de son échelle. Cette année, la chevêche a boudé le nichoir du noyer.

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La pose de nichoirs n’est qu’une des mesures qui profitent à cette chouette, qui apprécie les paysages agricoles ouverts et munis de perchoirs. Le maintien de vieux vergers, la plantation d’arbres et de haies diversifiées, ainsi que l’entretien de prairies extensives lui sont bénéfiques.

Pour s’en rendre compte, direction l’exploitation bio de René Stalder, toujours à Vandœuvres. «Nous avons planté plusieurs chênes afin de remplacer ceux qui sont plus âgés et qui seront amenés à dépérir», indique ce dernier en nous menant au pied des vénérables arbres, dont l’un est également équipé d’un nichoir. Mais là aussi, nous faisons chou blanc: toujours pas de bébé chevêche! «Pourtant je sais qu’elles sont là, je les vois depuis ma terrasse», explique l’agriculteur passionné.

Finalement, c’est du côté de Gy que notre chouette se laissera surprendre. Tordu et gagné par les broussailles, le merisier contre lequel Christian Meisser appuie son échelle ne paie pas de mine. Mais son nichoir abrite bien quatre oisillons, que le biologiste redescend précautionneusement à terre dans un seau, afin de les baguer.

Dodus et duveteux, les petits rapaces âgés d’environ 2 semaines sont paisibles et se laissent manipuler sans coup de bec. Probablement partis chasser, les parents sont absents. «Il n’y a pas de risque qu’ils rejettent leur progéniture après notre visite: contrairement aux mammifères, les oiseaux n’ont pas un odorat développé», nous rassure Christian Meisser.

Espèce «parapluie»

Les experts estiment que la chevêche peut encore gagner du terrain en Suisse. Soutenu par l’Office fédéral de l’environnement, le plan d’action suisse pour la chevêche d’Athéna prévoit de doubler les effectifs actuels, pour atteindre 300 couples reproducteurs d’ici à 2031. Outre celui de Genève, des projets de conservation sont menés dans le Seeland bernois, au Tessin, en Ajoie et dans la région de Bâle.

Mais au fait, pourquoi tant d’efforts pour la chevêche? Pas seulement pour ses beaux yeux mystérieux. «C’est une espèce dite «parapluie». On sait que les mesures que nous prenons pour la protéger bénéficient aussi à toutes sortes d’autres espèces», argumente Christian Meisser.

La prochaine fois que vous vous promenez dans la campagne, soyez attentif. Contrairement à d’autres chouettes, il arrive à la chevêche d’Athéna de sortir pendant la journée. Sans doute vous tient-elle à l’œil, perchée sur un vieil arbre.

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