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L’effet des néonicotinoïdes sur les populations d’abeilles diffère considérablement selon les pays.
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Pesticides

La toxicité des pesticides «tueurs d’abeilles» confirmée sur le terrain

Deux études menées en plein champ font le point, de manière inédite, sur les effets des néonicotinoïdes sur les abeilles. Elles confirment leur toxicité, observée depuis longtemps en laboratoire

Les pesticides néonicotinoïdes sont-ils oui ou non dangereux pour les abeilles? Cette famille de produits chimiques phytosanitaires, dont trois sont frappés d’un moratoire européen et suspendus également en Suisse depuis 2013, a été encore cette semaine au cœur de l’actualité. Lundi, les ministres français de l’Agriculture et de l’Ecologie se sont en effet contredits quant à une éventuelle interdiction de sept de ces pesticides, prévue pour 2018.

Si le débat fait rage, c’est que le doute subsiste quant aux effets exacts des néonicotinoïdes. Ces neurotoxiques sont soupçonnés de ralentir le développement des abeilles, de les désorienter et d’augmenter leur mortalité. Problème, ces effets sont basés sur des résultats souvent issus d’études menées en laboratoire, loin des conditions réelles d’exposition. Deux études parues cette semaine dans la revue Science ont justement examiné ces relations en pleine nature.

Effet cocktail

La première, fruit des travaux d’une équipe de l’Université York à Toronto, a examiné l’exposition des néonicotinoïdes sur les ouvrières au Canada. Les auteurs ont comparé des abeilles vivant soit aux abords de champs de maïs traités aux néonicotinoïdes, soit dans des milieux non exposés. Ils ont ainsi déterminé que non seulement les insectes sont fortement exposés durant la période estivale – autrement dit en pleine pollinisation – mais, surtout, de manière continue.

Un résultat intrigant, car les abeilles mangent peu de pollen de maïs. «Les abeilles se nourrissent du pollen de plantes qui sont dans le voisinage des champs de maïs. Ces plantes se retrouvent contaminées par les néonicotinoïdes parce que ceux-ci, solubles dans le sol, sont absorbés par les racines des autres plantes et, pris dans leur système vasculaire, contaminent leur pollen», explique l’une des auteurs, Valérie Fournier, de l’Université Laval à Québec.

Afin de comprendre l’influence de cette exposition chronique aux néonicotinoïdes durant la période estivale, les chercheurs ont mené une expérience complémentaire. Durant trois mois, ils ont exposé des abeilles à la clothianidine, l’un des néonicotinoïdes les plus fréquemment détectés, à des taux similaires à ceux mesurés sur le terrain. Verdict, les abeilles exposées au stade larvaire ont une espérance de vie de 23% moins longue que le groupe contrôle, non exposé. Le système immunitaire des colonies exposées est également moins performant. Les reines meurent et sont remplacées avec difficulté, mettant en péril toute la colonie.

Pire, en associant un néonicotinoïde et un fongicide, une combinaison courante, la mortalité des abeilles est alors doublée par «effet cocktail». «Cette étude est intéressante car elle prend en compte ces cumuls de pesticides au lieu d’étudier une seule matière active, explique Jean-Daniel Charrière, chercheur au Centre de recherche apicole de l’Agroscope à Berne. En revanche, les doses étudiées sont énormes, l’environnement agricole canadien est très différent du nôtre.»

Déclin des populations

La seconde étude porte justement sur l’environnement européen. Réalisée à grande échelle sur 33 sites en Allemagne, au Royaume-Uni et en Hongrie, elle porte sur l’effet des néonicotinoïdes sur trois espèces d’abeille. Bien que les résultats diffèrent selon le pays et l’espèce considérée, tous suggèrent que les néonicotinoïdes engendrent un déclin des populations dans l’année qui suit l’exposition.

Exemple, la population hongroise d’abeilles à miel a diminué de 24% l’année suivant l’exposition à la clothianidine, sans qu’aucun effet ne soit mesuré avec le thiaméthoxame, un autre néonicotinoïde. Au Royaume-Uni la mortalité fut si élevée qu’il fut difficile d’établir des statistiques, tandis qu’en Allemagne aucun effet ne fut mesuré durant plusieurs mois.

«L’étude est difficile à interpréter car beaucoup de facteurs sont examinés. Malgré tout, une étude de terrain de cette ampleur est rare», explique Jean-Daniel Charrière. Elle prouve en tout cas que les environnements locaux ont un impact important sur la survie des colonies.

Cela n’empêche pas la filière de bien se porter, les ventes de néonicotinoïdes ayant grimpé de 4% entre 2013 et 2015. «Ces pesticides sont utilisés en amont sur toutes les semences avant même qu’on sache s’il y a un risque de développement de parasites», déplore l’agronome.

La Commission européenne doit statuer sur le moratoire cet automne. En attendant, ces deux études devraient être sur la table de l’Autorité européenne de sécurité des aliments, qui réévalue les risques de ces pesticides. Mais, entre les preuves scientifiques qui s’accumulent et les intérêts économiques, où placer le curseur? Réponse dans quelques mois.


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