Sur les traces des dinosaures des Grisons

Paléontologie Cet été, «Le Temps» vous emmène en Basse-Engadine, à l’occasion du centenaire du Parc national suisse

Le site accueillede mystérieuses empreintes de sauropodes anciens

Tout au long du chemin qui relie le village de Zernez à la cabane Cluozza, le regard est happé par les monts et les pics qui s’élèvent au-dessus de cette vallée étroite. Difficile, dans pareil paysage, d’imaginer, en lieu et place des roches et des sapins, des plages de sable fin. Et pourtant, c’est à peu près ce à quoi devait ressembler l’endroit il y a plus de 200 millions d’années, quand y vivaient les dinosaures dont le Parc national suisse abrite aujourd’hui les empreintes, parmi les plus vieilles connues en Suisse.

«C’est un étudiant de l’Ecole polytechnique fédérale de Zurich qui a découvert ces fameuses traces en 1961», se souvient Heinz Furrer, un des paléontologues de l’Université de Zurich qui s’attela, en 1981, à l’étude de ces empreintes. «Les dinosaures n’étaient pas encore vraiment à la mode à l’époque, c’est sans doute pour cela que personne ne s’est occupé du site pendant près de vingt ans», sourit le scientifique.

Depuis la terrasse de la cabane Cluozza, la lumière de fin de journée permet d’observer les empreintes. A condition d’être équipé de bonnes jumelles ou, encore mieux, d’un télescope. La dalle qui porte les vestiges du passage des dinosaures ancestraux semble posée, presque en équilibre, sur un pan du Piz dal Diavel à 2460 mètres d’altitude! «La roche dans toute cette région est de la dolomie, prévient Ruedi Haller, responsable de la recherche pour le Parc national. C’est très instable.»

Et pourtant, pour aller étudier ces empreintes il aura bien fallu que les chercheurs se rendent sur place. Heinz Furrer a conservé des photos de l’été 1981, quand, avec ses collègues, il a documenté le site. Encordés, les scientifiques ont effectué leurs relevés en rappel, pieds nus pour certains sur la dalle. Conditions exceptionnelles pour des traces exceptionnelles: à l’époque il s’agissait des plus vieilles traces jamais découvertes dans le pays. «Ces empreintes datent du Trias supérieur, il y a environ 220 millions d’années, précise Heinz Furrer. Beaucoup des traces, des ossements ou des squelettes retrouvés en Suisse datent plutôt de l’époque du Jurassique.» C’est à la même période que de nombreuses traces de dinosaures, encore plus anciennes, sont découvertes près du barrage d’Emosson, dans le Valais.

Les yeux rivés aux jumelles, les enfants présents ce soir-là à la Chamanna Cluozza ont du mal à croire que des dinosaures aient pu vivre ici. C’est qu’après la randonnée qu’ils ont effectuée, ils ne comprennent pas bien «comment des gros dinosaures pouvaient marcher sur un tel chemin, bien étroit parfois». Schéma à l’appui, Ruedi Haller raconte comment, au Trias supérieur, les Alpes n’existaient pas encore, et les dinosaures se baladaient sur ce qui devait ressembler à nos bords de mer actuels. «L’eau était peu profonde, les dinosaures ont marché dans du limon très fin, qui a séché rapidement après leur passage, la marée suivante a apporté des sédiments qui ont recouvert les empreintes, et les ont protégées», explique Heinz Furrer. La suite de l’histoire est bien connue: les fonds marins se sont creusés, et les terres ont disparu, entraînant à leur tour la disparition des dinosaures incapables de nager. Les couches sédimentaires qui abritaient les empreintes ont émergé lors de la formation de la chaîne des Alpes. C’est ensuite le long travail de l’érosion qui a permis de mettre au jour les empreintes découvertes en 1961. Et c’est cette même érosion qui les fera complètement disparaître un jour.

Mais, pour l’instant, ces traces sont bel et bien là. Et leur étude minutieuse a permis de progresser dans la compréhension du mode de vie de ces dinosaures ancestraux. «Nous avons mis en évidence la présence de deux types d’animaux différents: un prosauropode, qui devait mesurer dans les huit mètres et un théropode, plus petit de cinq mètres «seulement», décrit Heinz Furrer. L’avantage des empreintes sur les squelettes ou les ossements, ce sont les informations dynamiques qu’elles apportent.» En mesurant la taille des empreintes (60 cm pour les prosauropodes et 30 cm pour les théropodes), leur nombre, leur espacement, les scientifiques ont pu conclure que ce n’était pas une simple balade au bord de l’eau qui avait été figée dans le limon calcaire de l’époque, mais sans doute une partie de chasse. «Les théropodes étaient plus petits mais plus rapides que les prosauropodes, il est donc probable que les petits, carnivores, aient chassé les plus gros, qui étaient, eux, herbivores», ajoute Heinz Furrer.

Sur la dalle, de nombreuses empreintes, à quatre doigts – tétradactyles – pour les prosauropodes et tridactyles pour les théropodes sont encore visibles. Mais les scientifiques n’ont retrouvé que les traces des pattes postérieures des prosauropodes. «Il y a eu à l’époque une discussion autour de cela: certains pensaient que c’était la preuve que ces animaux se déplaçaient en courant sur leurs pattes arrières uniquement alors que d’autres estimaient que les empreintes antérieures – peut-être moins profondes – avaient disparu», se souvient Heinz Furrer. Des ossements de prosauropodes du genre Plateosaurus retrouvés à Frick (Argovie) et dans le sud de l’Allemagne ont permis de trancher: l’anatomie des membres antérieurs des théropodes ne leur aurait pas permis de courir à quatre pattes, ils couraient donc bien debout. Les découvertes faites en Suisse du nord et en Allemagne du Sud suggèrent aussi que ces animaux devaient migrer au cours de l’année, sans doute pour s’adapter à des variations climatiques. «Nous supposons qu’ils étaient capables de parcourir de grandes distances, même s’il est aujourd’hui bien compliqué de dire à quelle distance se situaient les Grisons et l’Argovie actuels il y a 220 millions d’années!» ajoute le spécialiste.

En 2007 c’est un garde du parc, Domenic Godly qui a mis au jour de nouvelles empreintes de la même époque, sur les pentes du Spi da Tantermozza. «Domenic a toujours été très intéressé par le sujet, il portait donc une attention particulière lors de ses rondes; cette découverte a vraiment été un très beau jour pour lui», se souvient Ruedi Haller, qui ne doute pas que les animaux préhistoriques aient laissé bien d’autres traces de leur passage dans la région. En attendant les prochaines découvertes, peut-être plus facilement accessibles cette fois-ci, les visiteurs peuvent toujours aller poser leur pied à côté du moulage plus vrai que nature des empreintes du Spi da Tantermozza, exposé au centre d’information du Parc national, à Zernez.

Ce n’est pas une simple balade au bord de l’eau qui a été figée dans le limon, mais une partie de chasse