forensique

Dans le trafic de l’ivoire, la science mène l’enquête

En profilant l’ADN des défenses saisies en Afrique, une équipe américaine a retracé les grandes voies de ce trafic international. L’étude révèle des circuits de contrebande très concentrés, où l’ivoire est exporté vers l’Asie

Le 3 août 2018, un baron du trafic d’ivoire, accusé d’être impliqué dans un réseau international, était acquitté à Mombasa (Kenya). Cet homme, Feisal Mohammed Ali, avait été condamné à 20 ans de prison en 2016 pour possession de plus de 2 tonnes d’ivoire, dont 228 défenses entières. Valeur estimée: 4,2 millions de dollars. Mais début août, c’est la stupeur: lors de son jugement en appel, les preuves de sa culpabilité sont jugées insuffisantes. «Aujourd’hui, la justice kényane a failli. Cela revient à dire à tous les braconniers qu’ils n’ont qu’à se servir», s’est indignée l’ONG de défense des animaux, Wildlife Direct.

Le commerce international de l’ivoire est illégal depuis 1989, mais les populations d’éléphants d’Afrique continuent de décroître

Samuel Wasser, université de Washington

Chaque année, 20 000 à 30 000 éléphants sont tués pour leur ivoire, selon le Fonds mondial pour la nature (WWF) – soit 50 à 80 par jour. L’espèce ne compte plus que 415 000 individus en Afrique, contre 3 à 5 millions au début du XXe siècle. Le trafic de défenses, lui, est florissant et pèse 3 milliards de dollars par an. La Chine représenterait 70% de la demande mondiale d’ivoire.

«Le commerce international de l’ivoire est illégal depuis 1989, mais les populations d’éléphants d’Afrique continuent de décroître», se désolent les auteurs d’une étude parue le 19 septembre dans la revue Science Advances. Ces chercheurs, de l’Université de Washington (Etats-Unis), ont traqué les grandes voies de ce trafic entre l’Afrique et l’Asie.

Pour ce faire, ils ont eu recours à une approche inspirée de la police scientifique. Ils ont établi les empreintes génétiques propres à chaque éléphant, en analysant l’ADN des défenses saisies dans 38 grandes cargaisons d’ivoire brut. Ces saisies ont eu lieu en Afrique ou en Asie, entre 2011 et 2014, c’est-à-dire durant le pic du trafic international d’ivoire (en 2013, 51 tonnes d’ivoire ont été saisies et l’on estime à 50 000 le nombre d’éléphants tués).

Apparier les défenses

Ce profilage génétique a notamment permis de réapparier les défenses issues d’un même animal, mais qui avaient ensuite suivi des trajectoires divergentes. Ces paires ont été embarquées soit dans des ports séparés, soit à des dates séparées, pour différentes destinations hors d’Afrique – notamment Hongkong, Singapour et la Malaisie. Pour quelle raison? Sans doute, dans l’intérêt des trafiquants, pour brouiller les pistes.

Les auteurs ont ainsi pu réapparier 52 défenses, pour 11 de ces grandes cargaisons. Autrement dit, ces cargaisons ont été approvisionnées à partir des mêmes sites de braconnage. Cette conclusion s’appuie sur un précédent travail de la même équipe, publié dans Science en 2015. Une étude qui fit date. Elle montrait que «les points chauds du braconnage en Afrique sont relativement peu nombreux», résume Samuel Wasser, qui a coordonné les deux analyses.

Plus précisément, le braconnage de l’ivoire, en Afrique, est très fortement concentré dans deux régions clés: d’une part, la savane du sud-est de la Tanzanie et du nord du Mozambique; d’autre part, la zone forestière à cheval sur trois pays limitrophes, le Cameroun, la République du Congo et le Gabon, qui couvre 147 000 km².

ADN dans les bouses

C’était là l’issue d’une longue traque de douze ans. En 2003, Samuel Wasser a mis au point une méthode pour extraire l’ADN de l’ivoire des défenses afin de retracer le lieu où les éléphants ont été tués. A cette fin, les chercheurs avaient constitué une base de données riche de 1350 échantillons d’ADN, collectés dans les bouses d’éléphants sauvages, dans 29 pays d’Afrique (en 71 lieux). Il avait ensuite «suffi», comme dans les plus fameuses séries policières, de faire coïncider les profils des suspects (les défenses saisies en Afrique et en Asie, entre 1996 et 2014) avec ceux du fichier (les excréments récoltés sur le terrain). De cette façon, l’équipe avait pu localiser l’origine géographique de chaque animal braconné dans un rayon de 300 à 500 kilomètres.

Le nombre et les sites d’expédition hors d’Afrique des grandes cargaisons d’ivoire sont, eux aussi, en nombre très restreint

«Nous pouvons maintenant utiliser cet outil génétique pour relier les différentes cargaisons à un même réseau de trafiquants, explique Samuel Wasser. Notre nouveau travail montre que le nombre et les sites d’expédition hors d’Afrique des grandes cargaisons d’ivoire sont, eux aussi, en nombre très restreint.» De fait, ce trafic illicite semble entre les mains de trois principaux cartels. A partir des deux points chauds de braconnage des éléphants d’Afrique (identifiés en 2015), l’ivoire est exporté vers l’Asie via trois grandes villes: Lomé (Togo), Entebbe (Ouganda) et Mombasa (Kenya). Des centaines de kilomètres séparent ces sites d’expédition des lieux de braconnage, ce qui témoigne de l’organisation et de la puissance de ces cartels.

Révéler ces connexions – brouillées par les trafiquants eux-mêmes – pourrait aider à rassembler et à consolider les charges pesant sur ces criminels, espère Samuel Wasser. Evitant ainsi la mascarade du procès de Feisal Mohammed Ali en août dernier.

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