Solar Impulse

La traversée de l’Atlantique de Bertrand Piccard

La fenêtre météo de dimanche matin s'étant fermée, le pilote suisse tentera de décoller lundi matin de New York pour rejoindre l’Europe dans le cadre du tour du monde qu’effectue l’avion solaire Si2. L’atterrissage pourrait avoir lieu à Séville en Espagne

Ce n’est que l’antépénultième étape du tour du monde de Solar Impulse (Si2). Mais elle revêt une importance toute particulière pour Bertrand Piccard: la traversée de l’Atlantique. Le pilote de l’avion Si2, équipé de plus de 17 000 cellules photovoltaïques, nourrit un rêve: celui de voler dans le sillage de Charles Lindbergh, qui fut le premier, en 1927, à réaliser la traversée de New York au Bourget seul à bord du Spirit of St-Louis après avoir volé pendant plus de 33 heures.

Dans l’immense hangar 19 de l’aéroport John F. Kennedy, l’avion de 2300 kilos déploie majestueusement, tel un aigle, ses ailes de 72 mètres, une envergure plus importante que celle d’un Boeing 747. L’équipe de Solar Impulse, qui a entamé cette aventure planétaire à Abu Dhabi avec des escales en Inde, en Chine, au Japon avant de traverser le Pacifique jusqu’à Hawaï puis les Etats-Unis, décompresse avant que les choses sérieuses reprennent. Bertrand Piccard, lui, est confiant, mais il trépigne d’impatience. La première fenêtre météo était à quatre heures ce dimanche matin. Elle s'est désormais fermée. Le pilote suisse espère désormais pouvoir décoller de New York lundi matin 20 juin à la même heure.

«J’adorerais effectuer le même trajet que Charles Lindbergh que j’ai rencontré à l’âge de onze ans quand mes parents habitaient en Floride, relève Bertrand Piccard. Un vol New York – Le Bourget serait fantastique. Mais il faudrait un miracle pour que les conditions météo le permettent.»

Vendredi, le Mission Control Center de Monaco, une tour de contrôle virtuelle qui guide les deux pilotes dans les méandres de la météo, tablait plutôt sur un atterrissage à Séville en Espagne, même si globalement d’autres options pourraient se présenter en France, au Royaume-Uni ou au Maroc. Bertrand Piccard en est toutefois conscient: contrairement au vol d’Hawaï à San Francisco, la météo sur l’Atlantique est rarement parfaite.

Il y a souvent un front de mauvais temps. Si cela devait arriver, le pilote du Si2 entreprendrait des manœuvres pour l’éviter. Le vol devant durer entre trois et quatre jours sans problème de météo, il pourrait être ainsi prolongé jusqu’à huit jours. Au-delà, les réserves d’oxygène nécessaires pour voler à près de 9000 mètres d’altitude seront épuisées.

Cette tranche de l’expédition rappelle des souvenirs à Bertrand Piccard. En 1992, avec son coéquipier belge Wim Verstraeten, il avait gagné la première course en ballon à travers l’Atlantique, le Chrysler Challenge. Quelques années plus tard, ce fut à bord du ballon Breitling Orbiter 3 effectuant le premier tour du monde en ballon sans escale qu’il traversa l’Atlantique. Le pilote du Si2 voit aussi dans ce vol nombre de symboles. «C’est dans l’Atlantique qu’on a testé la viabilité de toutes sortes de moyens de transport, le bateau, l’avion, le dirigeable. Pour moi, c’est le passage entre le Nouveau et l’Ancien Monde, non plus en termes de continents, mais d’état d’esprit, de modes de penser, de volonté de vivre dans un monde utilisant des énergies renouvelables ou fossiles.»

Dans le petit cockpit de 3,8 mètres carrés, les défis ne manqueront pas. Auteur du plus long vol en solitaire à bord d’un avion lors de l’étape Nagoya (Japon) – Hawaï au-dessus du Pacifique, André Borschberg est ravi d’avoir pu montrer jusqu’ici que la technologie utilisée sur le Si2 fonctionne.

Mais pour lui, traverser l’Atlantique n’est pas une formalité: «Chaque océan est différent. Nous devons rester vigilants. Une telle aventure requiert toujours humilité et concentration. L’avion vole lentement et ne tolère que de faibles turbulences.» Quelques petits soucis techniques constatés en Pennsylvanie, avant le vol vers New York autour de la statue de la Liberté, ont été résolus. Des composants électriques défectueux ont été changés. En vol, la présence de cirrus, des nuages de haute altitude, pourrait être un problème s’ils sont denses pour alimenter les batteries de l’appareil.

Le pilote est équipé d’une combinaison en fibre nylon intelligent qui devrait l’aider à supporter la température, surtout de nuit. Au-dessus du Pacifique, les deux aventuriers suisses ont eu de la chance, la température n’ayant pas dépassé les vingt degrés Celsius au-dessous de zéro. Sur l’Atlantique, Bertrand Piccard devra sans doute faire face à des températures de – 40 dans une cabine non pressurisée.

La gestion du sommeil, pour un vol de trois à quatre jours, est aussi cruciale. En 1927, Charles Lindbergh n’avait pas connaissance des techniques d’aujourd’hui. N’ayant pas dormi pendant près de 55 heures d’affilée, le pilote américain avait dû lutter contre le sommeil tout au long de la traversée. Il s’endormit à plusieurs reprises pendant quelques secondes voire minutes au péril de sa vie. Les pilotes de Solar Impulse ne craignent pas ce type de mésaventure.

Ils se sont entraînés auparavant dans des simulateurs et ont pu expérimenter cette technique depuis leur départ d’Abu Dhabi. Leur stratégie consiste à dormir par tranches de 20 minutes douze fois en un cycle de 24 heures voire de faire de l’auto-hypnose. André Borschberg souligne non sans humour que la période de 20 minutes ne relève pas du hasard. «C’est la durée idéale pour récupérer sans se mettre en danger. Il y a près de mille ans, les navigateurs polynésiens ne faisaient pas autre chose. Ils se reposaient également vingt minutes à la fois.»

Avant de rallier l’Europe, André Borschberg et Bertrand Piccard ont eu le temps de se remémorer les moments forts de leur périple et de leur traversée des Etats-Unis. Le premier garde un souvenir lumineux de la Californie et plus précisément de la Silicon Valley où «nous avons montré ce qu’un petit pays comme la Suisse peut réaliser». Les cofondateurs de Google Larry Page et Sergey Brin ont manifestement apprécié l’aventure de Si2. Le second parle de son vol d’Hawaï-Californie avec emphase: «J’ai adoré la solitude de la nuit. J’étais confiant et me sentais en sécurité. Dans un tel contexte, on sent qu’on sort de sa zone de confort, qu’on est plus performant en puisant dans ses ressources. J’aurais pu continuer à voler encore plusieurs jours.»

Après avoir atterri à Dayton, en Ohio, les deux pilotes ont été accueillis par l’arrière petit-neveu et l’arrière petite-nièce des frères Wright, les pionniers de l’aviation. «Les deux nous ont partagé ce que leurs deux ancêtres avaient vécu en Ohio à l’époque. Ils avaient subi des réactions de rejet, on estimait que leur projet ne servait à rien. Il faudra attendre qu’ils soient reçus en héros à Paris en 1908 pour qu’ils soient enfin reconnus chez eux cinq ans plus tard.»

Pour André Borschberg, l’utilité de leur projet est claire: montrer que les technologies propres utilisées fonctionnent et que l’efficience énergétique doit être désormais une priorité. Bertrand Piccard en est lui-même convaincu: d’ici à dix ans, des avions électriques transportant une cinquantaine de passagers sur près de 1000 kilomètres sillonneront les ciels de la planète.

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