Mi-mars, alors que les Etats-Unis semblaient finalement prendre la mesure de la pandémie de Covid-19, Sunny Shin a vécu une semaine «déchirante». Confinement oblige, elle a dû suspendre ses recherches, fermer son laboratoire à l’Ecole de médecine de l’Université de Pennsylvanie et se séparer de ses collègues chercheurs.

Mais surtout, elle a été sommée par le rectorat d’euthanasier en quelques jours plus de 75% de sa population de rongeurs, soit 200 animaux. «Nous avons un respect immense pour nos souris, compte tenu de leur importance pour nos travaux», explique Mme Shin, une immunologue spécialisée dans la recherche sur les maladies infectieuses bactériennes. Selon elle, si la décision fut «difficile» à prendre, elle était inévitable pour «assurer la sécurité du personnel chargé des animaux, et pour le bien-être des colonies conservées».

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Le laboratoire de Mme Shin est loin d’être un cas isolé. Des milliers d’autres, aux Etats-Unis et à travers le monde, ont drastiquement réduit, ces dernières semaines, leur population de rongeurs, en interdisant leur reproduction, en gelant les achats et, en dernier recours, en euthanasiant les populations jugées non essentielles.

«Immense gâchis»

A l’Université de la santé et des sciences de l’Oregon, la chercheuse Isabella Rauch a ainsi dû sacrifier quelque 160 souris, soit les deux tiers de ses effectifs. Un crève-cœur. «Nous sommes conscients de notre responsabilité quand nous travaillons avec des animaux vivants, et c’était un gâchis immense de devoir les tuer comme ça», déplore l’immunologue.

Peta, la puissante association américaine de défense des animaux, n’a pas tardé à s’alarmer de la situation, dénonçant un «massacre d’une ampleur inédite à travers le pays», selon Shalin Gala, vice-président du département des études sur les animaux de laboratoire.

Faute de «transparence des institutions sur leurs agissements», dixit l’organisation, il est impossible de dresser un bilan précis, mais plusieurs milliers d’animaux auraient été sacrifiés aux Etats-Unis. A ce jour, seuls les rongeurs – qui représentent 95% des expérimentations animales et ne sont pas protégés par la loi fédérale américaine sur le traitement des animaux de laboratoire – ont été euthanasiés. Chiens, chats, reptiles et primates semblent épargnés.

«Certaines de nos colonies n’existent que dans un seul autre laboratoire dans le monde»

Isabella Rauch, chercheuse à l’Université de la santé et des sciences de l’Oregon

En Suisse, les universités, afin de respecter les mesures édictées par les autorités sanitaires fédérales, ont dû se résoudre à réduire le nombre d’animaux dans les laboratoires ne travaillant pas spécifiquement sur le Covid-19, «en arrêtant l’importation de nouveaux animaux, en réduisant l’élevage au minimum indispensable et en gelant les nouveaux projets impliquant des expérimentations animales», explique Christian Leumann, recteur de l’Université de Berne et délégué Expérimentation animale de swissuniversities, réseau qui fédère les hautes écoles suisses.


En vidéo: Visite dans les laboratoires animaliers de l'Unige


Là aussi, certaines institutions ont dû procéder à l’euthanasie de rongeurs, face à la réduction massive de la recherche, souligne Christian Leumann, sans fournir de bilan chiffré. Mais une préparation solide, en amont du confinement, a permis d’affecter les ressources humaines nécessaires pour assurer la continuité des soins pour les animaux conservés – nourriture, nettoyage des cages, etc. – conformément à la réglementation suisse en la matière, «l’une des plus complètes et exigeantes au monde», assure M. Leumann.

La cryopréservation comme solution

Pour les chercheurs, qui n’avaient que quelques jours pour décider des spécimens à garder ou à condamner, les choix pouvaient s’avérer cornéliens. «Certaines de nos colonies sont assez uniques et n’existent que dans un seul autre laboratoire dans le monde. Les perdre pourrait avoir un effet dévastateur sur mes recherches», explique Isabella Rauch. Dans l’hypothèse où les mâles et les femelles qu’elle a pu conserver réussissent à perpétuer les souches, elle estime qu’il faudra environ six mois pour repeupler ses colonies.

Sunny Shin était confrontée à un problème similaire. «Certaines de nos souris avaient été fournies par des collègues en Europe et en Asie, et il nous avait fallu des mois pour les obtenir», précise-t-elle. De fait, pour préserver leurs «modèles» de souris les plus rares ou génétiquement complexes, de nombreux laboratoires ont opté, dans l’urgence, pour la cryopréservation.

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Le Jackson Laboratory (JAX), premier fournisseur au monde de souris de laboratoire, est également un spécialiste mondial de ce processus, qui consiste à collecter des embryons et du sperme de souris, et à les conserver dans du nitrogène liquide. La demande a explosé ces dernières semaines et le JAX reçoit des camions entiers remplis de souris, venues des quatre coins des Etats-Unis.

La cryopréservation présente l’avantage de pouvoir produire des souris spécifiques en fonction des besoins, sans avoir à maintenir de colonies vivantes uniquement à des fins de conservation. «Pour nous, utiliser les souris de façon éthique et essayer de réduire autant que possible l’usage des animaux est un principe fondamental», affirme Rob Taft, directeur de programme au JAX.

«Aucun vaccin à grande échelle pour l’homme ne pourra voir le jour sans avoir été préalablement testé sur des animaux»

Christian Leumann, recteur de l’Université de Berne

Pour Shalin Gala, de Peta, le simple fait que les chercheurs considèrent, en ces temps de Covid-19, que certains animaux puissent être euthanasiés parce que jugés «non essentiels» est la preuve que ces animaux n’auraient jamais dû se retrouver dans un laboratoire. Selon lui, «90% des résultats prometteurs dans la recherche scientifique de base – impliquant pour la plupart des expériences sur les animaux – n’aboutissent pas à des traitements efficaces pour les humains».

Mme Rauch ne partage pas cet avis: «Nous faisons de vrais efforts pour réduire les expériences sur les souris, en utilisant notamment des organoïdes dérivés de cellules souches, mais le système immunitaire est bien trop complexe pour le modéliser entièrement in vitro.»

Ironie du sort, si le Covid-19 a provoqué indirectement la mort de milliers de souris, il ne pourra, in fine, être vaincu que grâce aux précieux rongeurs. Car, comme le rappelle Christian Leumann, «aucun vaccin à grande échelle pour l’homme ne pourra voir le jour sans avoir été préalablement testé sur des animaux».

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