fête nationale

Trois siècles d’accidents (bêtes) de feux d’artifice

Comme chaque année, une centaine de personnes se blessent avec des feux d’artifice lors de la Fête nationale suisse. Inattention, négligence, manque de surveillance, voire idiotie: les archives médicales rappellent que les problèmes d’hier demeurent d’actualité

Réunir au même endroit explosifs, flammes, enfants et boissons alcoolisées: on se demande vraiment comment les choses pourraient mal tourner… Chaque année, la Suva enregistre 280 accidents liés aux feux d’artifice, dont la moitié lors de la Fête nationale. Parangons de bravoure autant que d’idiotie, les hommes représentent 85% des cas recensés.

Heureusement, les épisodes mortels restent rares. Seuls deux cas ont été comptabilisés en Suisse entre 2011 et 2015. Moins graves, les autres donnent tout de même du fil à retordre aux médecins, qui réparent les corps meurtris des inconscients. Nous avons fouillé dans les archives de revues médicales à la recherche de cas cliniques liés aux feux d’artifice, en Suisse et ailleurs. Les plus anciens remontent au XVIIIe siècle. Morceaux choisis.

Mains déchiquetées

Dans un article daté du 4 novembre 1961, le vénérable British Medical Journal publie, sous la plume de Douglas Jackson, spécialiste des brûlures à l’hôpital de Birmingham, un article sur le sujet. La blessure la plus courante, écrit l’auteur, est l’explosion du pétard tenu en main. Et à l’en croire, l’année 1950 fut un cru particulièrement explosif.

Cette année-là, dans son service, «deux personnes perdirent un doigt, tandis qu’un autre en perdit un fragment. La plus jeune des victimes était un bébé de 15 mois dont la main fut profondément lacérée: il pleurait et demandait à ses parents un «banger» (un gros pétard, ndlr), requête qu’ils acceptèrent (sic)

Corps brûlés

Après les explosions, les brûlures constituent la deuxième blessure la plus courante. Toujours dans le British Medical Journal, on apprend qu’en 1705, le chirurgien du roi Charles II d’Angleterre, Richard Wiseman, dut soigner un garçon grièvement brûlé.

En essayant de se vider les poches, il avait également brûlé sa main depuis le bout des doigts jusqu’à son coude

Richard Wiseman, chirurgien royal

«Un jeune gentilhomme d’environ 10 ans arriva à l’école, la veille du 5 novembre (jour de célébration de la conspiration des poudres en Angleterre, ndlr), avec sa poche droite remplie de divers pétards. Il en lança un dans la cheminée, qui s’alluma, mais, pour une raison indéterminée, ceux dans sa poche prirent également feu, brûlant ses vêtements. […] Je le trouvai brûlé sous l’aisselle. La brûlure courait jusqu’à son ventre et descendait jusqu’à son bassin et ses fesses, ainsi que le long de la cuisse, atteignant presque son genou. En essayant de se vider les poches, il avait également brûlé sa main depuis le bout des doigts jusqu’à son coude», relata le médecin dévoué à sa Majesté.

Poursuivant les descriptions, Douglas Jackson en profite pour glisser quelques autres cas cliniques qu’il a lui-même rencontrés. Photos crues à l’appui, il raconte ainsi le cas d’un enfant de 5 ans lui aussi brûlé au bassin par des pétards garnissant sa poche de pantalon. Il a fallu quatre ans et plusieurs greffes de peau pour finalement guérir le téméraire pyromane.

Tympans perforés

Laissons un instant l’Angleterre pour gagner la Suisse avec un cas clinique inattendu rapporté en mai 2017 dans le New England Journal of Medicine. Il concerne un homme de 30 ans venu aux urgences de l’hôpital de Soleure. Durant un mariage, le malheureux se tenait près d’un mortier rempli de poudre, préparé et laissé là en vue d’un feu d’artifice. Est-ce un mégot jeté trop près, ou un brandon éjecté depuis un gril? Toujours est-il que ce qui devait arriver arriva: le mortier s’alluma accidentellement et l’explosion qui survint occasionna chez l’invité de la noce une perte brutale de l’audition et des acouphènes.

Après un examen otoscopique, les médecins ne purent que constater que ses tympans étaient perforés comme de vulgaires tickets de métro. Heureusement, ces derniers purent se réparer et le patient retrouva toute son audition trois mois plus tard.

Poumons encrassés

Les dégâts des explosifs festifs sont tout aussi pernicieux. Une étude publiée cette année dans The Lancet Respiratory Medicine a ainsi analysé la pollution atmosphérique de plusieurs grandes villes dans le monde après les traditionnels feux d’artifice du Nouvel An. On apprend ainsi qu’à Munich, les niveaux atmosphériques de PM10, des particules au diamètre inférieur à 10 micromètres, ont connu un pic allant jusqu’à 1346 microgrammes par mètre cube, soit 27 fois les limites fixées en Europe.

Le plus désolant est certainement de lire les analyses et recommandations des spécialistes, qui appellent depuis un siècle, mais en vain, à une interdiction de la vente de feux d’artifice aux particuliers. Concernant les accidents chez les enfants, le BMJ écrit ainsi en 1961 que les parents ne lisent jamais les avertissements de sécurité et laissent les enfants utiliser des pétards sans surveillance. «Nul besoin d’être clairvoyant pour s’apercevoir que si nous comptons sur l’éducation pour régler le problème, ce dernier sera toujours d’actualité dans cinquante ans.» On n’aurait su mieux dire…

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