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Ce que raconte le corps des «people» lorsqu'elles s’expriment en public. Ici, le président de la Confédération, Johann Schneider-Ammann, lors de sa récente visite en Mongolie.
© YONHAP, EPA YONHAP

Décodage

De Trump à Wawrinka, le discours au delà des mots

Lorsque l’on parle, les gestes et les intonations vocales complètent le message oral. Incontrôlées, ces expressions peuvent trahir une situation d’inconfort, voire de l’hostilité. Plongée dans l’inconscient de sept célébrités, avec un spécialiste de l’Université de Stanford en Californie

Le corps dit souvent tout haut ce que l’esprit pense tout bas. Les silences, certains gestes ou postures, les expressions faciales, le ton de la voix et le rythme de l’élocution qui ponctuent le discours sont parfois émis de manière inconsciente en cas de stress ou lorsqu’il y a une volonté de tromper. Ces fuites, souvent incontrôlées, trahissent des émotions et l’anxiété de l’orateur pris dans une situation inconfortable. Elles constituent notre langage non verbal, composante majeure de nos moyens d’expression.

L’œil averti de Jeff Cabili, spécialiste en formation continue de l’Université de Stanford (Californie) qui maîtrise parfaitement cinq langues, a appris à déchiffrer les micromessages que laissent échapper ceux qui s’expriment en public. Son approche, qui ne se veut pas une science exacte, repose sur un faisceau d’indices. Si ces signaux non verbaux sont synchronisés avec le message oral, ils en renforcent et en crédibilisent le contenu. Dans le cas contraire, la forme l’emporte sur le fond, au point d’affaiblir, voire de briser la communication.

Ingénieur en chimie de formation, devenu mime professionnel (disciple de Marceau), avant d’occuper différents postes à responsabilité dans plusieurs multinationales, l’expert qui fait aujourd’hui parler les corps enseigne notamment l’art du «pitch» (argumentaire de vente) aux startupers de la baie de San Francisco. Ses cours sont pris d’assaut par les avocats et autres dirigeants cherchant à exceller dans la prise de parole en public.

Nous lui avons demandé, dans la foulée de sa visite à Genève de l’Institut Créa et pour une conférence aux Nations Unies, d’observer l’attitude corporelle ainsi que les intonations vocales de sept personnalités politiques, économiques et sportives, suisses ou étrangères. L’interprétation tient compte des vêtements portés, parfois de la coiffure, mais sans aller jusqu’au maquillage choisi par les sujets de l’exercice. Petit florilège.

Tidjane Thiam, concentré sur ses semblables

Le directeur général de Credit Suisse depuis un an s’exprime (de la 29e à 35e minute de la vidéo environ) dans le cadre d’une table ronde organisée à Davos en janvier dernier. Ses points forts: une élocution fluide et imagée, ainsi qu’un volume et un rythme de voix adéquats. «Il affiche une bonne présence et dégage une certaine confiance en lui», estime Jeff Cabili, qui évoque une «petite difficulté» à lire les intentions profondes du banquier, vu qu’il est assis et entouré de plusieurs autres intervenants.

Le spécialiste perçoit à ce titre une étrange complicité entre les orateurs présents. «Tidjane Thiam regarde très souvent ses homologues. Il se réfère beaucoup aux éléments professionnels et personnels qui les lient», remarque-t-il. La connivence est si frappante, que le nouvel homme fort de Credit Suisse semble oublier plusieurs fois l’auditoire venu l’écouter. «En tant que spectateur, je m’étonne d’autant de références à ses semblables. J’aurais aimé qu’il me parle davantage», déplore-t-il. Conséquence: Tidjane Thiam n’apparaît pas comme quelqu’un d’engageant. Il aurait choisi de se distancier du public.

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«Sa cravate verte n’est pas anodine, poursuit Jeff Cabili. Moi qui ne connais pas le personnage, ce dernier me donne l’impression d’un individu pacifiste ou tolérant. Cet effet est renforcé par le contenu général de sa prestation, ponctuée de contacts visuels orientés surtout vers le centre, voire au sol et sur le côté lorsqu’il réfléchit, ce qui sape ses tentatives de captiver l’audience.» Et le spécialiste de conclure: «Vers la fin de son intervention, Tidjane Thiam se frotte les mains et ancre l’un de ses coudes sur le fauteuil, l’obligeant a s’incliner vers son côté droit. Il devient ainsi dépendant de cet appui et moins mobile. Cette contrainte finit par réduire son énergie à partager un message.»

Johann Schneider-Ammann, le comique déprimé

L’allocution du président de la Confédération, lors de la journée des malades en mars dernier est un parfait d’échec, que Jeff Cabili attribue principalement à l’inexpérience de l’orateur. «Il est tombé dans le piège du «sujet triste», en le restituant comme tel et en y ajoutant une couche d’apitoiement, résume-t-il. A défaut d’un message de respect, sinon d’empathie, Johann Schneider-Ammann [JSA] a livré l’équivalent d’une oraison funèbre.» Le spécialiste dit avoir été surtout frappé par le ton du chef d’État et son absence de modulation vocale. «Lorsque l’on traite un thème préoccupant, comme la maladie ou la mort, il faut l’aborder de manière neutre et tout à fait factuelle», recommande-t-il.

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Jeff Cabili a analysé plusieurs fois la vidéo: le mot «malades» intervient douze fois. «Ce terme est prononcé toujours de la même façon, avec une tonalité qui chute en fin de mot, ce qui plombe d’autant plus le propos, relève-t-il. A la longue, s’en devient presque un sketch.» Si JSA avait consulté un coach, estime le spécialiste, il aurait facilement corrigé ses autres imperfections suivantes: son manque d’assurance, l’absence d’expression (apathie gestuelle et orale) – même lorsque JSA parle de clowns, il ne sourit pas –, certains côtés répétitifs, avec une pincée de condescendance. «Mis ensemble, ces éléments rendent la prestation assez irritante», signale Jeff Cabili.

Elément positif: la cravate bleue à petits pois blancs de l’intervenant. «Cette couleur, rassurante, exprime la stabilité. Mais elle aurait mérité d’être mouchetée d’une couleur un tantinet plus vive», conclut-il.

Donald Trump: lapidaire et apprécié des médias

Les meilleurs moments du candidat républicain à la Maison-Blanche? Un regard unidirectionnel et une main droite agitée de haut en bas, l’index rejoignant le pouce pour former un cercle. «Soit Donald Trump n’a pas appris à gérer un micro, ce qui l’empêche de nouer un contact visuel avec le public à sa gauche et à sa droite, soit la pression lui fait oublier le reste de l’auditoire», estime Jeff Cabili.

La gestuelle du milliardaire américain a pour fonction de renforcer ses propos. Il ne faut rien y voir de rituel ou de sacré, comme le prétendent certains synergologues. «En plongée sous-marine, ce signe veut dire «ok». Alors qu’au Brésil – après rotation de la main de 180° –, il désigne la partie de notre anatomie qui ne voit pas le soleil», plaisante Jeff Cabili. Donald Trump tend également souvent ses deux bras vers le bas et légèrement vers l’avant, paumes en direction du ciel. «Cette posture, typiquement américaine, a un caractère d’ouverture et de partage, relève le spécialiste. Mais la symétrie, lorsqu’elle est maintenue durant les mouvements, peut devenir dérangeante à la longue, les mains devant être indépendantes l’une de l’autre dans le cadre d’un discours.»

Le milliardaire américain reste un orateur de qualité, qui projette sa voix dans un débit articulé. «Les médias l’adorent, car il occupe parfaitement l’antenne, indique-t-il. Peu importe d’ailleurs si ses propos sont équilibrés ou profonds, c’est ici sa détermination et son assurance qui remplissent l’écran, plus que le contenu agressif.»

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Donald Trump est aussi passé maître dans l’usage du méta-message (le message dans le message), via l’accent mis sur certains adjectifs clés avec des phrases très courtes. «Il utilise aussi la technique de la répétition, pour mieux ancrer ses idées dans l’esprit des gens», signale Jeff Cabili. Exemple, avec le mot «mur»: «Je vais construire un mur entre les US et le Mexique. Je vais construire un mur. Ce sera un mur fantastique. Et qui mieux que moi sait construire des murs…», précise notre interlocuteur, qui note au passage le port fréquent d’une cravate rouge du candidat Républicain. Soit un symbole d’affirmation de soi. «Barack Obama porte aussi généralement cette couleur», pondère-t-il.

Hillary Clinton, une machine plutôt arrogante

La représentante du camp démocrate à la présidence des Etats-Unis a un style qui tranche avec celui de son rival Donald Trump, moins expérimenté. Particulièrement à l’aise en public, «elle a les idées très claires et construit son discours par de longues phrases élaborées, usant d’un vocabulaire beaucoup plus sophistiqué que son concurrent républicain, sans jamais perdre le fil», indique Jeff Cabili.

Son principal défaut: le manque d’émotions, qui l’écarte de son auditoire. «Son contact visuel est excellent, mais elle manque de spontanéité dans l’ensemble, contrairement à Donald Trump», souligne-t-il. Si elle gère parfaitement les questions qui lui sont posées, le contenu de ses réponses semble trop préparé à l’avance. «Le débit, très intellectualisé et rarement accompagné d’expressions faciales, est comme machinal. Cela laisse une impression d’appris par cœur, qui l’éloigne du public», relève-t-il.

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Outre l’aspect «robotisé» de ses allocutions, la position de son cou dénote une forme d’arrogance chez l’ex-secrétaire d’Etat. «Sa tête légèrement en retrait, avec un menton plus haut que la normale, note Jeff Cabili. C’est une posture qui suggère la condescendance.»

La tenue vestimentaire d’Hillary Clinton? «De manière comparable à son discours qui ne laisse passer aucune émotion, on a de la peine à cerner le personnage [ndlr: voire la femme] même vêtue de tissu vivement coloré, censé trancher avec les codes rigoristes, mais qui reste cependant très classique et distanciateur», résume-t-il.

Boris Johnson, prisonnier de son texte

Lorsque l’ancien futur premier ministre conservateur a annoncé, peu après le vote britannique sur le Brexit, qu’il ne souhaitait pas succéder à David Cameron, l’une de ses déclarations a été la suivante: «Il faut lever les yeux pour voir l’horizon». «Au même moment, il baisse son regard pour lire son texte», remarque Jeff Cabili. Coïncidence? Non, d’après notre spécialiste, Boris Johnson est prisonnier du pupitre sur lequel ses mains ne font rien d’autre que se cramponner. «Il est légèrement penché vers l’avant au lieu d’avoir une posture verticale, ce qui sabote son discours.»

Les phrases du secrétaire d’état britannique sont saccadées, car liées aux mouvements répétitifs de sa tête. «Ses cheveux qui couvrent son front sont une telle distraction qu’ils en deviennent un véritable obstacle à la communication, relève-t-il encore. Mais ce qui m’a le plus frappé, c’est le rouge terne de sa cravate, soit une teinte morne, dénuée d’intérêt.»

Stanislas Wawrinka, le grand timide attachant

Juin 2015: le joueur de tennis suisse terrasse en finale de Roland Garros le numéro un mondial du circuit. «Ce garçon me paraît très timide, lance Jeff Cabili. Le coude droit planté sur la table, il se comporte comme si son auditoire n’existait pas, évitant d’en croiser les regards.» Les deux fois où il répond aux questions des journalistes, il semble être en conversation privée avec l’un d’entre eux uniquement, se servant de son interlocuteur comme d’une échappatoire au malaise suscité par le groupe. Le reste du temps, la tête de celui qui fût 3e au classement ATP est penchée en avant, fixant la table ou le sol.

«Le sourire de Stan Wawrinka est de toute évidence authentique. Combiné à l’inconfort que lui procure cet entretien avec les médias, il en devient sympathique, voire carrément attachant. On a presque envie de lui parler, car on se dit que ce doit être au fond quelqu’un de très chaleureux… mais en petit comité», relève Jeff Cabili. En temps normal, le «speech» est l’occasion d’impressionner son audience. «Nous sommes ici dans l’autre extrême, avec un propos monocorde, mais rempli d’humilité», conclut-il.

Christine Lagarde, première de classe

Un sans faute pour la première femme à tenir durablement les rênes du FMI (de la 2,30e à la 4,30e minute d’intervention): bonnes modulation et projection de la voix, excellent contact visuel – avec le luxe de concentrer à un moment son regard sur une interlocutrice en particulier –, parfaite maîtrise des pauses (silences). «La gestuelle ample et coordonnée de Christine Lagarde est singulièrement adéquate, reconnaît Jeff Cabili. Non seulement elle sourit de temps en temps, ce qui la rend conviviale au point de gommer les barrières liées à son rang, mais elle en use avec parcimonie, renforçant par la même sa crédibilité.»

Bilan selon notre expert: une prestation qui invite au respect et qui fait de son auteure une personnalité vite attachante. Toutefois, pour Christine Lagarde comme pour le reste de l’échantillon analysé, sa position assise – sinon masquée derrière un pupitre ou une table – limite l’exercice. «Dans l’idéal, pour dégager une interprétation la plus objective possible, il aurait fallu observer la manière dont toutes ces personnes marchent, tiennent leur cou, leurs épaules… les aspects de verticalité et d’inclinaison du buste par rapport aux jambes est très révélateur», signale Jeff Cabili.

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