Ces lignes invisibles qui séparent les eaux (1)

Tsanfleuron, le glacier valaisan qui arrose toute l’Europe

La Sarine prend sa source au col du Sanetsch, en Valais. Elle est notamment alimentée par le glacier de Tsanfleuron, dont les eaux s’écoulent principalement vers le Rhône. Mais aussi vers la mer du Nord, par l’Aar et le Rhin

Le glacier qui arrose toute l’Europe

La Sarine prend sa source au col du Sanetsch, en Valais

Elle est notamment alimentée par le glacier de Tsanfleuron, dont les eaux s’écoulent aussi vers le Rhône

Comme le Rhône est suisse avant d’être français, la Sarine est valaisanne avant d’être bernoise, vaudoise et, surtout, fribourgeoise. Tout le monde ne le sait pas: la rivière qui symbolise la ligne de partage des langues trouve sa source au sommet du Sanetsch, sur le territoire de la commune valaisanne de Savièse, à 2200 mètres d’altitude.

Ses sources sont multiples, ­recense l’hydrogéologue Daniel Hun­keler (à l’image ci-dessous, photos Béatrice Devènes), directeur du Centre d’hydrogéologie et de géothermie (CHYN) de l’Université de Neuchâtel. Avant de plonger vers la vallée de Gstaad, puis vers la Gruyère, elle naît de la réunion de plusieurs petits torrents qui tombent du versant nord-est du Sanetsch – son nom français, Sénin, est peu utilisé – et d’une résurgence alimentée, à l’ouest, par le glacier de Tsanfleuron.

Ce prolongement du glacier des Diablerets, qui culmine à près de 2900 mètres, se situe précisément sur la ligne de partage des eaux. «Des tests de coloration à l’aide de substances fluorescentes telles que l’uranine ou le SulfoG ont été effectués pour savoir où se situe exactement le partage. Cela a aussi permis de mesurer le temps de parcours de l’eau», explique Daniel Hunkeler.

Le résultat a démontré que le glacier de Tsanfleuron – le «champ fleuri» en patois – s’écoulait principalement vers le Rhône et la Méditerranée. Les neiges fondues et les pluies forment le Lachon. Ce torrent traverse les lapis et la moraine puis tourne vers le sud pour former, après une abrupte dégringolade, la Morge, qui rejoint le Rhône à Conthey, à l’ouest de Savièse. Elles s’infiltrent aussi en partie à travers le karst en direction de la Lizerne, la rivière qui descend de Derborence et rejoint le fleuve à Ardon. De l’autre côté, elles se glissent sous la moraine pour réapparaître à proximité du col et partir vers la mer du Nord, par la Sarine, l’Aar et le Rhin.

Il est toutefois difficile d’établir une frontière géologique claire. «Il y a dans le sous-sol calcaire des grottes qui ne suivent pas forcément la topographie du terrain et peuvent dévier les eaux sur un versant ou sur l’autre. La ligne de partage peut se déplacer en fonction des conditions hydrogéologiques», souligne le directeur du CHYN.

Les eaux de Tsanfleuron font des heureux de part et d’autre de la montagne. Au nord, la Sarine à peine formée est déjà exploitée au barrage hydroélectrique du Sanetsch, propriété des Forces motrices bernoises (BKW) et des Services industriels de Berne (EWB).

Au sud, les eaux de la Morge provenant du Lachon et d’autres torrents, filtrées naturellement par ­les matériaux présents dans les fissures qu’elles traversent, alimentent Conthey. Un captage a été construit à ­la fin des années 1990 à Glarey, à ­1500 mètres d’altitude. «Auparavant, c’était une petite source destinée aux alpages. Confrontée aux besoins supplémentaires liés à son développement, la commune a décidé de l’utiliser comme source d’approvisionnement en eau potable», raconte Ludovic Dozias, responsable communal du Service des eaux.

La rivière est détournée en deux endroits vers une caverne creusée sur une centaine de mètres. «Elle est ensuite turbinée, filtrée et distribuée dans la commune», poursuit-il. Une miniturbine a été montée dans la galerie afin d’alimenter le captage en électricité durant l’hiver. Cela permet de surveiller à distance les débits, les alarmes et le détecteur d’hydrocarbures.

L’eau de Tsanfleuron fait ainsi des heureux au nord et au sud de la chaîne alpine. Mais elle se fait rare. En ce jour ensoleillé d’août 2015, il faut marcher une heure trente depuis le col pour atteindre la base du glacier après avoir traversé la moraine, le Lachon et les lapis. Voici quelques années encore, on l’atteignait plus rapidement, parce qu’il s’étirait plus loin qu’aujourd’hui. Des inscriptions en rouge, visibles sur une vidéo, montrent jusqu’où le plateau karstique était recouvert de glace. Le recul est impressionnant. Daniel Hunkeler s’en désole.

Long de 3,7 kilomètres et d’une surface de 3 km2, le glacier a reculé de 1800 mètres depuis 1880, l’amaigrissement ayant atteint plus de 120 mètres certaines années. Toujours plantées dans la glace, les installations de téléski ont la mine de plus en plus déconfite.

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