Pour migrer loin de leur tumeur d'origine, les cellules cancéreuses prennent le taxi. C'est en tout cas l'impression que donnent les résultats publiés par plusieurs groupes de recherche dans la revue Nature medicine du mois de février et dans l'EMBO Journal à paraître le 15 février. On savait que, pour former des tumeurs secondaires, ou métastases, les cellules cancéreuses peuvent voyager par le système lymphatique. Des chercheurs viennent de démontrer chez la souris qu'elles ne se contentent pas de se déplacer jusqu'au prochain vaisseau. Elles «l'appellent», le font croître jusqu'à elles, en sécrétant des signaux chimiques qui stimulent la croissance de ces vaisseaux dans leur voisinage.

Les scientifiques s'en sont rendu compte en étudiant, chez la souris, l'effet de trois «facteurs de croissance de l'endothélium vasculaire» (désignés également par l'acronyme anglais VEGF), des substances connues pour stimuler le développement des systèmes sanguin et lymphatique dans les tissus. Parmi les trois messagers chimiques étudiés, VEGF, VEGF-C et VEGF-D, seuls les deux derniers semblent essentiels au développement des vaisseaux lymphatiques. C'est ce qu'a montré une première équipe en élevant des souris chez lesquelles ces deux substances étaient neutralisées. Le système lymphatique des rongeurs présentait des anomalies, tandis que leurs vaisseaux sanguins se sont développés normalement.

Trois autres groupes de recherche se sont intéressés, chez la souris, aux effets des deux messagers chimiques en question dans les tissus cancéreux. Ils ont comparé des tumeurs normales et d'autres qui contenaient des quantités de VEGF-C et -D particulièrement élevées. Les tumeurs enrichies en facteurs de croissance se sont entourées d'un réseau de vaisseaux lymphatiques plus dense que les autres. La présence de ces conduits, utilisés comme voie de navigation par des cellules cancéreuses, a provoqué l'apparition de métastases plus nombreuses. L'un des groupes a injecté une substance capable de neutraliser VEGF-D sur des souris atteintes de tumeurs contenant de grandes quantités de cette substance. Le traitement a limité l'apparition de métastases lymphatiques.

Chez l'homme, la croissance des vaisseaux lymphatiques dans les tumeurs, ou «lymphangiogenèse tumorale», est encore peu explorée. Il serait pourtant très intéressant d'évaluer son importance, car la faculté de migrer est l'une des caractéristiques les plus redoutables des cellules cancéreuses. Si elles restaient sagement cantonnées à leur lieu de naissance, les tumeurs du sein, des poumons et de la prostate – les trois organes les plus fréquemment touchés par le cancer – pourraient être maîtrisées par une simple ablation chirurgicale des tissus atteints. La plupart des victimes du cancer décèdent après l'apparition de tumeurs secondaires dues à la migration de quelques cellules cancéreuses.

Si le phénomène observé chez la souris advient également dans les tumeurs humaines, il sera peut-être possible de neutraliser les facteurs de croissance des vaisseaux lymphatiques et d'empêcher ainsi l'extension de la maladie. Des stratégies identiques sont déjà expérimentées pour empêcher le développement de vaisseaux sanguins nourriciers dans les tumeurs. Ces traitements sont considérés comme prometteurs, car ils s'appliquent à de nombreux types de cancers et ne semblent pas générer de résistances.