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Le visage de Thomas Craven a été reconstitué par un plasticien expert de la reconstitution faciale de personnages historiques.

Enquête 

Un ado de l’an 1636 à visage découvert

Mort de la peste au XVIIe siècle, un jeune noble anglais reprend forme humaine, trente ans après la découverte de sa dépouille dans un sarcophage

C’est le terme de trois décennies d’enquête scientifique, entamée après que des ouvriers ont retrouvé le corps d’un jeune Anglais décédé au XVIIe siècle d’une cause inconnue. Il faudra près de trente ans pour faire la lumière sur les circonstances du décès du jeune homme notamment grâce à l’émergence de nouvelles techniques d’analyse. Comme une conclusion de toute cette affaire, son visage vient d’être récemment reconstruit dans les moindres détails par un plasticien spécialiste.

Un cadavre embaumé

Les archéologues du service départemental d’archéologie du Val-de-Marne demeurent perplexes. «Pourquoi un jeune noble anglais, protestant de surcroît, est-il venu étudier à Paris la catholique, probablement à la Sorbonne, alors qu’il existait dans son pays des universités tout aussi prestigieuses comme Oxford ou Cambridge?», s’interrogent-ils.

L’épitaphe étant peu explicite sur sa vie et encore moins sur les causes de son décès, des recherches d’archives sont lancées. Elles ne fournissent que l’ascendant du défunt, mais on découvre alors que son père était lord-maire de Londres.

On pensait que la pratique de l’embaumement de Thomas Craven était simple et modeste, on a constaté qu’elle était d’une grande qualité.

Pendant trente ans, la dépouille fait l’objet d’une succession d’analyses. Dans les années 1990 elle est entièrement scannée. Il apparaît que sa boîte crânienne a été découpée « comme cela se pratiquait au Moyen Age lors d’autopsies », précise l’archéologue Djillali Hadjouis, qui a coordonné les recherches.

Tout son corps, de la tête aux pieds, était rempli d’une bourre confondue avec de la terre. « Alors qu’au commencement de nos investigations, note-t-il, on pensait que la pratique de l’embaumement de Thomas Craven était simple et modeste, on a constaté qu’elle était d’une grande qualité. » Il s’est avéré, entre autres, que la bourre était composée d’un mélange sophistiqué de diverses plantes où dominent l’armoise absinthe et la marjolaine. L’étude de ses os révélait qu’il ne pouvait pas avoir « 18  ans et quelques mois », mais tout au plus 16 ou 17 ans. Pourquoi alors avoir mentionné un âge erroné ?

La piste de la peste

En 1995-1996, les analyses du squelette n’ayant révélé aucune affection particulière, de très forts soupçons se portèrent sur Yersinia pestis, le bacille de la peste. Mais ce tueur ne laissant pas de traces sur les os, la preuve de son crime ne peut être décelée que dans la pulpe dentaire. Or, dans les années 1990, ce type d’analyse biomoléculaire n’était pas encore mis en œuvre.

Il faudra attendre 10 ans pour que la situation se débloque. En 2005, l’Institut français de recherches archéologiques préventives (Inrap) retrouve l’emplacement d’un temple huguenot et d’un important cimetière protestant du XVIIe siècle à Charenton, une ville voisine de Saint-Maurice.

Des prélèvements ADN sont effectués de façon aléatoire sur six des 163 corps découverts sur le site, et deux dents sont prélevées sur le squelette de Thomas Craven pour être étudiées. Résultat : pour trois des six individus, la peste est certaine, elle est probable pour un quatrième. Pour ce qui concerne Thomas Craven, son décès est bien dû à Yersinia pestis. Selon Djillali Hadjouis, «nous pouvons considérer qu’il représente le premier individu pestiféré identifié par les combinaisons de données anthropologiques, historiques et paléomicrobiologiques».

Thomas Craven «ressuscité»

Pour les trente ans de la découverte du sarcophage du jeune Anglais, l’archéologue a demandé à Philippe Froesch, qui a déjà reconstitué en 3D les visages d’Agnès Sorel, d’Henri IV et de Robespierre, de restituer celui de Thomas Craven. Mâchoire aiguë, faciès légèrement asymétrique, lèvres charnues couronnées d’un léger duvet, nez cassé sur la partie supérieure, pommettes prononcées, cheveux longs, il apparaît, après trois mois de travail, tel qu’il devait être il y a trois cent quatre-vingts ans.

Pour reconstituer son visage, le plasticien Philippe Froesch s’est appuyé sur des méthodes médico-légales créées par des services de police: «Grâce à des équations complexes, on retrouve la structure du nez, la position des yeux, celle des commissures des lèvres…»

Les rapports d’odontologie, la formation des mâchoires permettent de redessiner la bouche. Avec la hauteur de l’émail des incisives on recalcule l’épaisseur des lèvres. Le volume maximum des chairs est obtenu en disposant une trentaine de petits cylindres sur le visage. Pour la couleur des yeux, ­Philippe Froesch s’est appuyé sur des portraits ­de famille ; il peut être fait appel à des analyses d’ADN. Le brun des cheveux a été reconstitué à partir de ses sourcils et de poils pubiens.

Avec cette «réincarnation» s’achèvent trente années de recherches, mais l’aventure post mortem de l’adolescent anglais n’est pas terminée: il pourra faire l’objet d’un nouvel enterrement, conformément aux textes légaux régulant la découverte de corps lors de fouilles.

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