Utilisés pour traiter de nombreux patients atteints d’embolie pulmonaire, d’accident vasculaire cérébral ou de thromboses [caillots sanguins surdimensionnés capables de bloquer un vaisseau sanguin, ndlr], les anticoagulants, qui fluidifient la circulation sanguine, présentent un effet secondaire important: ils augmentent les risques d’hémorragie. Une équipe de chercheurs de l’EPFL travaille depuis six ans à l’élaboration d’un nouveau traitement permettant de supprimer ce risque.

Les résultats de cette étude, menée en collaboration avec des scientifiques de l’Université Carnegie-Mellon de Pittsburgh (Etats-Unis), de l’Hôpital universitaire et de l’Université de Berne, ont été publiés mardi dans la revue Nature Communications. Christian Heinis, à la tête du Laboratoire des protéines et peptides thérapeutiques de l’EPFL, revient sur l’élaboration de ce nouvel anticoagulant de synthèse.

«Le Temps»: Quels sont les problèmes posés par les anticoagulants actuels qui nécessitent le développement d’un nouveau type de traitement?

Christian Heinis: Les anticoagulants actuels ont tous la même limite, ils sont difficiles à doser. S’ils sont surdosés, ils peuvent causer des hémorragies, ce qui pousse certains médecins à utiliser des doses qui ne sont pas optimales pour prévenir la coagulation. Et même dans cette situation, les risques d’hémorragie restent présents. Il semblait impossible de contourner ces effets, mais il y a quelques années, une étude a identifié deux enzymes [type de protéine, ndlr], les facteurs XI et XII, et a émis l’idée qu’en les bloquant il serait possible de réduire la coagulation sans créer de risque d’hémorragie.

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Comment fonctionne l’anticoagulant sur lequel vous travaillez actuellement?

Nous travaillons sur un anticoagulant qui vise à bloquer l’action du facteur XII. Il y a différentes enzymes présentes dans notre sang de manière inactive. Quand nous sommes blessés, elles entrent en action dans un phénomène de cascade de coagulation, qui mène finalement à la formation de caillots sanguins [couvrant la paroi endommagée du vaisseau sanguin, ndlr]. Mais quand cette cascade de coagulation est activée de manière inappropriée, elle entraîne la création de thromboses qui se retrouvent dans le cerveau, dans les poumons…

Ces thromboses apparaissent souvent par exemple dans le cadre de l’utilisation de poumons artificiels. Le sang du patient est pompé et passe dans un système de tuyaux, puis un oxygénateur. Durant ce processus, il peut y avoir une activation de la cascade de coagulation qui est engagée par le facteur XII. Nous avons donc développé un inhibiteur, une molécule capable de trouver et de bloquer cette enzyme.

Cet anticoagulant permettrait donc de traiter un patient sans risque d’hémorragie, mais en conservant la capacité du corps à guérir une blessure?

Il y a différentes applications potentielles. En général, il y a deux voies d’activation de la coagulation, la voie intrinsèque et la voie extrinsèque. Cette dernière est celle qui est activée quand nous sommes blessés. Le facteur XII joue plutôt un rôle dans la voie intrinsèque, qui est activée par l’utilisation de poumons artificiels. Notre molécule est donc plutôt intéressante dans ce cas. Toutefois, nous avons montré dans notre étude qu’elle pourrait aussi être utilisée plus généralement pour prévenir les thromboses. Mais ce point doit encore être approfondi pour vérifier qu’elle fonctionne pour tous les types de thromboses.

Pour le moment, votre molécule n’a été testée que sur des animaux, pas encore sur l’être humain.

En effet, nous avons réalisé des tests thérapeutiques sur les lapins concernant les poumons artificiels et sur les souris pour les thromboses d’origine artificielle. Nous avons également étudié les propriétés pharmacocinétiques de l’inhibiteur sur les cochons, c’est-à-dire combien de temps il reste dans le corps et comment il est éliminé.

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Cette durée de rétention dans le corps est d’ailleurs un des derniers obstacles qu’il vous reste à franchir.

L’inhibiteur est très stable, mais il est filtré par les reins. C’est un problème si on souhaite l’utiliser pour avoir un effet anticoagulant sur une longue durée. Si quelqu’un a besoin d’un poumon artificiel pour un mois par exemple, il faudrait une réinjection constante de la molécule. Mais c’est un écueil que nous devrions dépasser. Nous travaillons sur une version qui circulerait plus longtemps dans le corps. Le principe est de lier notre molécule à de l’albumine [protéine naturellement présente dans le sang, ndlr] pour qu’elle ne soit pas éliminée par les reins. C’est une technique qui a déjà été utilisée pour d’autres molécules de petite taille.

La création de cette molécule a déjà demandé six ans de travail. Dans combien de temps espérez-vous aboutir à une forme qui puisse être utilisée pour des patients?

C’est difficile à dire, je ne veux rien promettre. Nous pourrions facilement modifier notre inhibiteur pour qu’il reste plus longtemps dans l’organisme, ce n’est pas le problème. Mais quand on modifie une molécule, on peut altérer son efficacité. Nous pouvons nous le permettre puisque l’inhibiteur que nous avons créé fonctionne à une concentration très faible. Donc nous pouvons réduire un peu son activité, mais il faudra tester différentes variantes pour arriver au bon équilibre.