Après l’affaire, il y a quelques mois en France, du valproate de sodium, un médicament anti-épileptique faisant courir des risques de malformations congénitales, c’est aujourd’hui au tour d’une nouvelle substance de se retrouver sur la sellette.

La prégabaline, commercialisée entre autres par le laboratoire Pfizer sous le nom de Lyrica, est fréquemment indiquée dans les cas de douleurs chroniques ou neuropathiques (qui se caractérisent par un fond douloureux permanent s’apparentant à des brûlures ou des chocs électriques), mais aussi contre l’épilepsie. La sécurité de son utilisation durant la grossesse est désormais remise en question.

Une étude coordonnée par le Swiss Teratogen Information Service (STIS), rattaché à la Division de pharmacologie clinique du CHUV à Lausanne, signale en effet une fréquence accrue de malformations majeures, surtout au niveau du système nerveux, après exposition à ce médicament au premier trimestre de grossesse.

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Pour parvenir à cette conclusion, la recherche publiée dans le journal «Neurology» a analysé les annonces de huit centres membres du réseau européen de surveillance des risques de malformations fœtales Entis, portant sur 164 femmes enceintes ayant pris de la prégabaline. Il s’est avéré que le risque d’anomalies congénitales était trois fois plus élevé chez les enfants exposés à ce médicament durant la gestation, par rapport à un groupe de contrôle comptant 656 patientes (6% contre 2,1%). Aucun cas n’a toutefois été rapporté en Suisse.

Présent depuis une quinzaine d’années sur le marché, le Lyrica est un médicament couramment utilisé. Il est aujourd’hui également produit sous forme de générique. «Nous avons eu plusieurs demandes concernant des femmes exposées à cette substance alors qu’elles ignoraient encore être enceintes, explique Ursula Winterfeld, pharmacienne responsable du STIS et première auteure de l’étude. Il n’existait toutefois aucune donnée sur des expositions humaines nous permettant de fournir des réponses étayées aux patientes ou aux médecins prescripteurs, raison pour laquelle nous avons décidé de lancer cette étude. Rien ne nous indiquait a priori d’être spécialement inquiets.»

Signal d’alerte

Si les résultats obtenus représentent une alerte non négligeable, les auteurs se montrent néanmoins prudents: «Nous ne pouvons pas totalement exclure qu’il existe ce que l’on appelle des facteurs confondants, comme par exemple la présence d’autres maladies durant la grossesse pouvant influer sur le risque de malformations, tempère Thierry Buclin, médecin-chef de la Division de pharmacologie clinique du CHUV. Il est donc important de confirmer ces informations par d’autres études avant de prononcer une mise en garde définitive concernant la prégabaline. Il n’en reste pas moins que le seul hasard a bien peu de chance d’expliquer cette différence, qui est statistiquement significative.»

C’est pourquoi, par principe de précaution, les auteurs préconisent de renoncer à prendre ce médicament lors d’une grossesse ou en cas de désir de tomber enceinte. Un avertissement partagé par Swissmedic. L’Institut suisse des produits thérapeutiques a ainsi contacté les entreprises pharmaceutiques produisant des médicaments à base de prégabaline (Pfizer, Mepha Pharma et Sandoz) afin d’aboutir à une modification des notices d’utilisation à destination des patients.

«Celles-ci stipulent actuellement que ces produits ne doivent pas être pris pendant la grossesse sauf en cas de prescription du médecin, détaille Peter Balzli, porte-parole de Swissmedic. Nous souhaitons désormais trouver une formule plus sévère, beaucoup plus restrictive.» Un changement qui pourrait aboutir d’ici à trois mois, en cas de bonne coopération des entreprises pharmaceutiques.

Qu’en pense Pfizer, le producteur de la substance incriminée? La société pharmaceutique américaine n’a pas daigné répondre dans les temps, malgré nos sollicitations. D’un autre côté, Swissmedic entend également contacter les sociétés médicales, notamment la Société suisse de gynécologie obstétrique (SSGO), afin d’informer au mieux les spécialistes des risques encourus par les femmes enceintes.

Double langage

Plus généralement, le cas de la prégabaline relance la question de la prise de médicaments lors d’une grossesse. Nombreux sont en effet les médecins à ne pas être certains de ce qu’il est possible de prescrire à leurs patientes dans un tel cas de figure.

«Il y a beaucoup de perplexité autour du traitement de la femme enceinte, notamment en raison du double langage entre ce que dit le fabricant, enclin à se protéger, et les données d’observations cliniques, indique Thierry Buclin. Il faut savoir que la plupart des substances considérées comme contre-indiquées durant la grossesse le sont car elles n’ont pas fait l’objet d’études spécifiques. Parfois même, les données à disposition sont inquiétantes car une toxicité sur la reproduction a été constatée chez l’animal à forte dose. Toutefois, un certain nombre de produits thérapeutiques présentent ces caractéristiques et, quand des expositions humaines ont été répertoriées, celles-ci permettent la plupart du temps d’être plutôt rassurant malgré ce qu’énonce le fabricant.»

Si quelques médicaments, comme le thalidomide (un anti-nauséeux), ont clairement été reconnus comme ayant des effets tératogènes sur le fœtus, certains ont aussi été faussement incriminés. La codéine, utilisée dans les sirops contre la toux, la pyridoxine-doxylamine, substance contre les vomissements, ou encore les benzodiazépines, se sont ainsi avérés plus inoffensifs sur le fœtus qu’il n’y paraissait de prime abord.