Un bateau volant va bientôt sillonner le Lac Léman. L’Hydroptère.ch a été dévoilé lundi matin sur les chantiers Décision SA, à Ecublens. «C’est beaucoup d’émotion, car construire un tel bateau n’arrive que tous les 20 ans…», a déclaré son concepteur, le marin français Alain Thébault, évoquant «le souffle d’un rêve».

Ce catamaran révolutionnaire servira de laboratoire flottant afin de concevoir, avec l’aide de l’EPF de Lausanne, un voilier plus grand encore, l’Hydroptère Maxi d’ici à 2014, si tout se passe bien. «L’objectif sera alors de battre l’ensemble des grands records océaniques», promet Alain Thébault, comme celui de la vitesse pure, de la traversée de l’Atlantique ou du Pacifique, et bien sûr celui du tour du monde, que l’équipe imagine pouvoir réussir en près de 40 jours!

Produit de très haute technologie, l’Hydroptère.ch, catamaran de 35 pieds (10,85 m de long, pour 10.4 de large), est le «petit frère» de l’Hydroptère, un trimaran de 60 pieds datant de 1994, qui a décroché en 2009 le record absolu de vitesse à 51.36 nœuds (95 km/h) sur 500 m. Une célérité rendue possible surtout grâce à ses «foils». «Il s’agit d’ailerons situés sous les flotteurs et orientés à environ 45° qui, dès que le voilier acquiert de la vitesse, lui impriment une poussée verticale. Si bien que, ne touchant plus l’eau que par ces foils, il se met presque à voler, ce qui permet de diminuer considérablement la traînée et donc d’atteindre des vitesses bien au-delà des bateaux classiques», explique Jean-Mathieu Bourgeon, responsable scientifique du projet.

L’Hydroptère.ch en sera aussi doté. Mais, servant de maquette et de terrain d’essai à un futur voilier devant forcément aussi naviguer par petit temps autour du globe, il restera hybride et polyvalent. En effet, lorsque le vent est faible, les foils deviennent des freins qu’il faut pouvoir rétracter. Un système mécanique complexe a été mis au point, qui permet de les actionner et de les orienter sans devoir arrêter le bateau.

Le catamaran sera aussi équipé de carènes planantes et modifiables sous les coques: comme sous un hydravion qui se pose, elles devront permettre au voilier de ne pas abîmer trop ces coques en frappant durement les flots. Ces carènes pourront donc être ouvertes lorsque le bateau se trouvera «en vol» à grande vitesse, et fermées lorsque le bateau naviguera plus lentement en mode dit «archimédien», c’est-à-dire avec les deux flotteurs dans l’eau.

Enfin, l’engin sera muni d’un système permettant de relever les ensembles arrière (les gouvernails) pour diminuer la traînée du bateau dans l’eau. «En effet, lors des navigations, seul l’ensemble arrière «sous le vent» est utilisé pour piloter le bateau, explique Jean-Mathieu Bourgeon. Comme celui «au vent» est inutile, la possibilité de le sortir de l’eau permettre de diminuer significativement la traînée hydrodynamique.»

Avec toutes ces nouveautés, «l’Hydroptère est une aventure humaine et technologique hors normes», résume Alain Thébault. «Et pour obtenir des performances exceptionnelles, il faut rester dans les domaines d’inconfort et enlever certaines marges de sécurité, abonde Bertrand Cardis, patron de Décision SA et constructeur du voilier. Et pour cela, il faut se tourner vers la recherche scientifique.» En l’occurrence l’Ecole polytechnique fédérale de Lausanne (EPFL), partenaire scientifique du projet.

Ce ne sont pas moins de huit chercheurs à plein-temps, provenant de cinq laboratoires, et une quinzaine d’étudiants qui se consacrent au projet, dans différents domaines. Ceux-ci vont de la structure interne des matériaux utilisés (sandwiches de couches ultralégères en «nid d’abeilles») à l’étude de la dynamique d’écoulement des fluides le long des coques et des foils (problèmes de cavitation et de ventilation), en passant par diverses simulations informatiques, qui permettront d’améliorer les performances du voilier. «Pour bien pouvoir tirer profit du catamaran comme laboratoire flottant, celui-ci a été truffé de capteurs de mesures», explique Jean-Mathieu Bourgeon. Par ailleurs, les dimensions du catamaran ont volontairement été choisies pour que ses performances puissent être comparées à celles des voiliers D35, similaires en envergure. «C’est notre devoir que d’offrir l’intelligence collective de l’EPFL à ce genre de grands projets, commente son président Patrick Aebischer. Car l’effet éducatif est énorme, qui permet l’apprentissage de la multidisciplinarité, de la spécialisation ou encore du travail sous la contrainte de délais temporels.»

«C’est définitivement encore un «bateau d’étude», reprend Jean-Mathieu Bourgeon. Il fallait viser ni trop grand, pour limiter les coûts. Ni trop petit, pour avoir tout de même des résultats probants. Ainsi, ont été mis en œuvre des systèmes qui permettront de valider le choix d’une géométrie ainsi que de nombreux réglages utiles à la construction du futur Hydroptère Maxi». «Et pour faire tout ce travail d’exploration et de recherche, le Lac Léman constitue un plan d’eau idéal», se réjouit déjà Alain Thébault. Après des essais statiques, l’Hydroptère.ch devrait être mis à l’eau au début octobre.

Quant aux coûts du projet, soutenu depuis 2005 par le banquier Thierry Lombard, associé-gérant de Lombard Odier Darier Hentsch & Cie, ainsi que par la manufacture horlogère Audemars Piguet, ils restent secrets: «Beaucoup de temps, de passion et d’énergie», élude à chaque fois Alain Thébault.