Tout a commencé par un coup de téléphone. John McManus se souvient bien du moment où il a appris qu’un malade avait besoin de ses cellules-souches sanguines: «Au bout du fil, une dame m’a demandé si j’acceptais de mener à bien la démarche que j’avais initiée quelques années auparavant.» Une démarche qui a permis de prolonger une vie et d’en sauver une autre. Car John McManus a la particularité d’avoir fait trois dons: un premier pour un homme âgé qui est décédé une année et demie après avoir été transplanté, et deux autres pour un patient qui est, depuis, guéri: «Il est vrai que la greffe ne suffit pas toujours. Mais pour un malade, c’est une chance inestimable», assure le donneur.

Ce médecin irlandais de 33 ans qui travaille au CHUV, à Lausanne, a découvert le don de cellules-souches alors qu’il était encore étudiant à Belfast: «Des filles qui militaient pour une association sont venues m’en parler. Elles étaient jolies alors j’ai écouté ce qu’elles avaient à dire et j’ai accepté de m’inscrire dans le registre», raconte-t-il en riant. Ce jour-là, John McManus a aussi compris que les cellules-souches, qui sont à l’origine de toutes les cellules du système sanguin, peuvent aujourd’hui être données facilement. Et qu’elles permettent souvent de guérir des gens atteints de maladies, comme la leucémie, le myélome ou le lymphome. Fort de ce constat, il a signé un document pour confirmer sa volonté de devenir donneur et s’est prêté à un prélèvement de salive destiné à déterminer sa compatibilité avec d’éventuels patients en attente de greffe.

C’est pour encourager les Suisses à s’engager sur la même voie qu’une centaine de groupes de bénévoles s’installeront dans les rues du pays ce 10 septembre. Dirigés par l’Association suisse des cellules-souches du sang (SBSC), ils essayeront de sensibiliser la population à la question dans le cadre de la traditionnelle «journée de l’action», qui a lieu chaque année en fin d’été. «Il est très important de continuer à développer le registre des donneurs afin de maximiser les chances des malades», explique le professeur Yves Chalandon, à la tête du service d’hématologie des Hôpitaux universitaires de Genève. Le grand ponte des cellules-souches en Suisse romande le dit sans détour: «Lorsque les patients arrivent dans notre centre pour une greffe, c’est que la transplantation est le dernier traitement possible pour eux.»

Des chances liées à l’ethnie

Ceux que le professeur Chalandon côtoie quotidiennement sont tous atteints de graves maladies du système sanguin. Pour espérer guérir, ils ont besoin des cellules-souches sanguines d’une autre personne. Car lorsque ces unités biologiques sont déficientes, le sang ne remplit plus ses propriétés vitales comme le transport de l’oxygène ou l’immunité. «Dans certains cas, nous pouvons greffer au patient ses propres cellules-souches mais cela ne fonctionne pas pour toutes les maladies», précise Yves Chalandon. Ce type de greffe, dite «autologue», consiste à prélever des cellules-souches saines sur le malade au moment où il est à un stade de rémission, pour les lui transplanter ensuite. Mais lorsque cela n’est pas possible, il faut faire appel à un donneur.

Dany Alvarado connaît bien la problématique. Le jeune Fribourgeois avait seulement 23 ans lorsque, en novembre 2014, le diagnostic est tombé: «J’étais atteint d’une leucémie myéloïde aiguë, au stade le plus avancé. Le ciel m’est tombé sur la tête.» Après plusieurs chimiothérapies, les médecins lui annoncent qu’une transplantation s’impose. «Ma sœur est revenue d’Amérique du Sud pour se faire tester mais on n’était pas compatible». Lorsque l’option de la fratrie s’avère infructueuse, il reste la base de données, une liste de gens venant de différents pays du monde qui se sont engagés à faire un don si nécessaire. La probabilité de trouver un donneur varie alors notamment en fonction de l’ethnie du malade. «Les chances d’une personne de type caucasien se situent autour des 50%. Mais celles d’un Indien ou d’un Chinois sont beaucoup plus faibles car le registre n’est pas très étoffé dans ces pays-là», indique le professeur Chalandon. Pour Dany Alvarado, la quête a abouti après six semaines d’attente: «Tout ce que j’ai su de celui qui m’a sauvé la vie, c’est qu’il était Allemand et avait 33 ans.»

En Suisse, le nombre de donneurs a beaucoup progressé ces dernières années, notamment grâce aux campagnes menées par les associations telles que SBSC ou Marrow, qui mobilise les étudiants en médecine. Durant les cinq premiers mois de 2016, plus de 12 000 nouveaux volontaires se sont enregistrés et le registre national compte désormais plus de 100 000 inscriptions. «Notre pays était un mauvais élève, aujourd’hui ça va mieux. Mais on est encore très loin de l’Allemagne, par exemple, qui compte 6 millions de donneurs (soit 7,5% de la population, ndlr)», regrette Yves Chalandon.

Un prélèvement peu invasif

Lorsque la recherche de donneur aboutit, le volontaire concerné est appelé. John McManus n’a pas hésité une seconde quand son téléphone a sonné: «J’ai rapidement compris que le patient était en train de mourir. Personne n’aime les aiguilles, mais j’aime l’idée de pouvoir sauver la vie de quelqu’un.» Dans le passé, les prélèvements de cellules-souches se faisaient uniquement par ponction de moelle osseuse, une opération se déroulant sous anesthésie générale. Aujourd’hui, cette option est plus rare et la grande majorité des dons sont «périphériques»: «Quelques jours avant le prélèvement, on administre au donneur un facteur de croissance qui stimule les cellules-souches se trouvant dans la moelle pour qu’elles migrent en grande quantité dans le sang, explique le professeur Chalandon. Ensuite, le prélèvement de sang se fait à l’hôpital, en ambulatoire.»

Le volontaire doit rester plusieurs heures dans un fauteuil, accroché à une machine, avec une voie veineuse dans chaque bras. L’appareil prélève le sang, récolte dans une poche la partie contenant les globules blancs et les cellules-souches puis restitue au donneur les globules rouges et les plaquettes. «Est-ce que j’ai souffert? Non. Est-ce que c’était facile? Oui. Je ne pourrais le souligner suffisamment», insiste John McManus. Yves Chalandon confirme que la procédure est simple et qu’elle présente peu de risques: «La plupart du temps, le donneur ressent simplement un léger état grippal après le prélèvement.» Toutefois, le professeur rappelle qu’en médecine, le risque zéro n’existe pas: «Le facteur de croissance administré avant le don fait aussi augmenter la taille de la rate et dans des cas extrêmement rares, on a constaté des ruptures de cet organe. Mais je n’en ai moi-même jamais observé.»

Le retour à la vie

Pour le malade, la greffe n’est pas une mince affaire. Avant la réception du greffon par voie veineuse, il subit une chimiothérapie très puissante qui détruit entièrement sa moelle osseuse, réduisant à néant son système immunitaire. Après la greffe, le patient doit donc adopter un mode de vie extrêmement prudent car toute infection peut s’avérer fatale. «J’ai dû rester en isolement plusieurs semaines, se souvient Dany Alvarado. Et quand je suis sorti de l’hôpital, je ne pouvais manger que des aliments cuits, je devais éviter les lieux publics». La transplantation peut aussi engendrer différents effets secondaires, liés à une maladie appelée «greffe contre hôte», qui intervient lorsque le greffon attaque l’organisme du patient. Mais jusqu’à présent, le jeune Fribourgeois y a échappé.

Près de deux ans après le début de son parcours du combattant, Dany Alvarado va bien. Dans deux mois, il reprendra ses études de radiologie, en espérant laisser la maladie derrière lui: «Avec ma copine, on recommence à faire des projets. Et ça fait du bien.» Pour aider ceux qui traverseront la même épreuve, il a décidé de s’engager aux côtés de l’association Marrow, afin de raconter son histoire: «On ne peut pas forcer les gens à donner. Mais on peut les informer.» Comme lui, aujourd’hui, de nombreux bénévoles tenteront de faire passer l’information.


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