Soudain, la terre se met à vibrer, dans un grand gargouillement d’eau et de boue mêlées. Les spectateurs s’écartent, de crainte d’être éclaboussés. Nous sommes dans le village de Chexbres, au cœur de Lavaux (VD), et nous assistons à la sortie de terre d’une foreuse, qui vient de terminer de creuser une conduite de près d’un kilomètre de long depuis le village de Rivaz, en contrebas. Objectif des travaux, commandités par le fournisseur d’électricité Romande Energie: alimenter en eau la petite centrale hydraulique du Forestay et accroître sa productivité, tout en respectant le paysage de la région, classée au Patrimoine mondial de l’Unesco.

La force hydraulique du Forestay était déjà utilisée au Moyen Age, grâce à l’installation de moulins au pied de l’impressionnante cascade formée par la rivière à Rivaz. Le site a ensuite été transformé en centrale hydraulique à part entière dans les années 1930, avec la mise en place d’une conduite d’eau sous pression et d’une turbine. Une installation qui fonctionne toujours aujour­d’hui.

Dans l’optique de développer son portefeuille d’énergies renouvelables, la société Romande Energie a racheté le site il y a quelques années et a décidé de l’optimiser. Le projet était de déplacer le captage d’eau de Rivaz à Chexbres, afin d’exploiter une chute d’eau de 183 mètres, contre 63 actuellement. «En augmentant la hauteur de la chute, mais aussi en améliorant le captage d’eau, nous avons l’intention de multiplier par 7 la quantité d’électricité produite par la centrale», explique Georges Locher, responsable de la gestion du patrimoine de production chez Romande Energie. Elle devrait ainsi être en mesure de fournir 2,6 millions de kWh par an, soit de quoi alimenter environ 700 ménages dans les villages riverains. «C’est une capacité importante pour une centrale de ce type, dite de petite hydraulique», complète Georges Locher. Les petites centrales hydrauliques, installées au fil de l’eau, ont une puissance inférieure à 10 mégawatts (MW), quand celle des grandes centrales avec barrage peuvent se compter en centaines de mégawatts. Mais elles ont l’avantage de fournir une énergie décentralisée et d’avoir un faible impact sur l’environnement.

L’une des difficultés du chantier du Forestay consistait à installer la conduite chargée d’amener l’eau du captage à la centrale. Normalement, cette conduite est placée le long du lit de la rivière, mais elle se fond alors mal dans le paysage. La société suisse alémanique Schenk AG a proposé une solution alternative: installer la conduite sous terre, grâce à un forage.

La technique mise en œuvre, dite de «forage dirigé», devait permettre de faire remonter précisément la tête de forage jusqu’à la prise d’eau, située à un peu moins d’un kilomètre de la cascade. Mission accomplie mercredi, puisque la tête est bien sortie à l’endroit prévu!

Comment une telle précision est-elle possible? «Nous évaluons où se trouve la tête de la foreuse grâce au champ magnétique qu’elle émet, et pouvons ainsi modifier son orientation en fonction du trajet voulu», précise Peter Schenk, de la société du même nom. Le forage lui-même est effectué par des buses situées sur la tête de forage, dans lesquelles de l’eau sous pression est injectée. C’est la première fois qu’un forage dirigé est pratiqué sur une si longue distance en Suisse.

Démarrés le 13 mars dernier, les travaux de forage vont se prolonger afin d’accroître le diamètre de la conduite. Celle-ci devra ensuite être raccordée à la prise d’eau de Chexbres. Enfin, une nouvelle turbine sera installée. Romande Energie prévoit une mise en service de la centrale au début de l’année 2014, avec un coût total des travaux de 7,5 millions de francs. «Un tel investissement n’est possible que grâce au programme de promotion du courant vert de la Confédération, qui prévoit une rétribution de ce courant à prix coûtant», indique Christian Frère, directeur de l’unité d’affaires Energie de Romande Energie.

Quant à ceux qui s’inquiéteraient de voir disparaître la cascade du Forestay, peinte autrefois par Marcel Duchamp, qu’ils soient rassurés: elle sera maintenue tout au long de l’année, y compris en été, lorsqu’il y a moins d’eau disponible.

C’est la première fois qu’un tel forage est pratiqué sur une si longue distance en Suisse