Un médecin explorateur en Antarctique

Portrait Jacques Richon est responsable médical de la base scientifique Princess Elizabeth

Il raconte sa passion et les défis liés à ses fonctions

Dans la salle d’attente du cabinet médical, des magazines. Sur une couverture, des icebergs. Quelques pages plus loin, Jacques Richon, chirurgien et sauveteur en montagne, détaille les effets de l’hypothermie, qui a tué les naufragés du Titanic. Le froid et la glace, le chirurgien les connaît bien; il s’est envolé samedi 15 novembre pour la sixième fois vers la base scientifique Princess Elizabeth en Antarctique. Il y restera quatre mois, comme médecin responsable d’une équipe d’une quarantaine de personnes, à plus de 6000 kilomètres de Cape Town.

«J’ai toujours su que je vivrais à la montagne, affirme ce médecin robuste, membre du Groupe d’intervention médicale en montagne (Grimm) et médecin-sauveteur à la maison FXB du Sauvetage à Sion. J’y ai passé toutes mes vacances d’enfant.» Né à Lausanne, le petit garçon de 9 ans a découvert les sentiers du val d’Hérens avec son père qui lui a transmis son amour de la montagne qu’il appelait «sa maîtresse». Elle était surtout le lien de communication entre un père, agent immobilier «taiseux et travailleur», et son fils. Sa formation en chirurgie à Genève et son ascension professionnelle en Valais ont suivi les rails d’une carrière sans faille. Mais le sauvetage en montagne et la médecine d’urgence titillaient le jeune médecin. Il se souvient de son premier sauvetage, son premier vol en hélicoptère aussi: «J’étais vêtu d’une blouse blanche, le pilote m’a déposé sur un glacier. Je n’ai pas pu retourner au travail pour le reste de la journée tellement j’étais excité.»

L’adrénaline de l’urgence avait mordu le chirurgien et marqué son âme bercée aussi de rêves d’explorateur qu’il a assouvis lors de nombreux voyages: Himalaya, pôle Nord, Amérique du Sud, Népal. Il grimpe des sommets à 6000 mètres, non pour la performance mais «pour voir ce qu’il y a derrière». Cependant c’est dans l’horizontalité et la chaleur du désert du Sahara où il a passé plusieurs mois avec sa femme et ses enfants qu’il a vécu «la plus belle expérience de [sa] vie».

Mais c’est un «événement très important», il y a près de vingt ans, qui a décidé de son avenir de médecin explorateur. Licencié de son poste de médecin-chef d’hôpital par une manœuvre politique qu’il «remercie aujourd’hui», il a le temps de s’investir dans le sauvetage et de devenir guide de montagne: «pour mon père». La décision de partir en Antarctique n’a pas été mûrie, comme la plupart des choix du chirurgien qui est allé là-bas «sans réfléchir». Elle est née d’une «boutade» lancée au sommet de la Dent Blanche par son ami Alain Hubert, fondateur de la base Princess Elizabeth, et qui s’est concrétisée en août 2007 dans un mail invitant le chirurgien à rejoindre la base. «J’ai réfléchi une minute et j’ai décidé de partir. La logistique suivrait.» Il a quitté la Suisse quelques mois plus tard.

La peur du danger? «Je n’ai jamais été inquiet, confie Jacques Richon qui se dit anosognosique, tel un malade qui nie sa maladie. Je veux croire que je peux tout faire.» Mais sous -40°C, on ne peut pas se mentir. «Je me suis pris une baffe», avoue le chirurgien, qui se souviendra toute sa vie de sa première expédition en Antarctique. La peur est celle de l’ennui pour cet homme actif qui aspire à ne jamais trouver le temps long «comme les artistes et les explorateurs» aux âmes créatrices. Alors sur place, dans son container médical, il a catalogué minutieusement toutes les procédures d’urgence sous le soleil perpétuel de l’hiver austral.

Car plus qu’un explorateur, Jacques Richon se considère comme un «médecin de l’extrême» qui aime se retrouver face à des situations qui sortent de l’ordinaire. Or dans l’Antarctique, chaque cas est un défi car le matériel est limité et les conditions d’intervention difficiles. «J’ai pris conscience il y a un an que je devais être préparé à voir quelqu’un mourir faute des soins adéquats qui auraient pu être donnés en Suisse.» Alors, pour prévenir au mieux une situation où il serait pris au dépourvu, le chirurgien amène à chaque expédition un nouveau projet médical. Cette année, il souhaite développer un réseau de médecine à distance avec la Suisse.

A Princess Elizabeth, Jacques Richon a aussi rencontré le grand silence. Et la solitude. «L’éloignement, l’isolement et le confinement font de cet espace une prison», précise le médecin. Une prison «volontaire» car il l’a «choisie» et y revient «pour apprivoiser la solitude». Mais ça n’a pas été sans dommage. «Au retour de la première expédition, je n’ai pas pu retrouver mon quotidien, le chamboulement était trop grand», raconte cet homme aujour­d’hui serein. Quelques mois plus tard, il a décidé de vivre seul. La routine de l’entreprise familiale et professionnelle, il ne la supportait plus, tout comme l’agitation vaine de la société.

«J’ai besoin maintenant de cette solitude pour mieux voir en moi-même», explique le chirurgien, dont les réflexions sont nourries de lectures dont les écrits du philosophe André Comte-Sponville. Il raconte, lors d’un trajet de 120 kilomètres effectué seul sur une motoneige: «J’ai perdu confiance en moi face aux éléments mais j’ai aussi ressenti une grande plénitude.» Le chirurgien s’intéresse aussi à la philosophie bouddhiste qui résonne avec la solitude sensorielle du désert polaire. D’éducation protestante, Jacques Richon est croyant, persuadé que «le néant n’existe pas après la mort». Pour lui, il existe une «intelligence supérieure capable de tout gérer». «On ne décide pas grand-chose», confie le sauveteur qui a toujours saisi les opportunités.

Approchant l’âge de la retraite, le médecin a décidé cependant de repartir. Pour la dernière fois? «Tant que le physique et le mental suivront, je partirai.» Il se dit serein pour les années à venir avec la tête pleine de projets. Il accumule aussi des notes pour un livre. «Mais je n’ai pas eu le déclic encore, je ne sais pas sur quel registre je veux écrire.» Conscient que «l’on est peu de chose», Jacques Richon continuera «sa découverte de l’absolu» sur le chemin blanc d’un mont ou d’un glacier.

«J’ai perdu confiance en moi face aux éléments mais j’ai aussi ressenti une grande plénitude»