Un médiateur dans la crise du Human Brain Project

Neurosciences Le projet de simulation du cerveau de l’EPFL a été vertement critiqué durant l’été

Un Allemand a été nommé pour calmer le jeu, écouter les parties et recréer un élan européen autour de cette initiative

Calmer le jeu, trouver des solutions pour extraire de la tempête le Human Brain Project (HBP), le projet européen qui veut comprendre le cerveau grâce à la puissance de super­ordinateurs, et enfin recréer un élan continental autour de lui. Telle sera la tâche de Wolfgang Marquardt. Comme l’a appris Le Temps, l’ancien directeur du Conseil allemand de la science et des humanités a été nommé «médiateur» dans cette affaire qui secoue le landerneau des neuroscientifiques depuis cet été.

Début juillet, 130 chercheurs ont adressé à la Commission européenne une lettre ouverte, qu’ont depuis signée 774 collègues. Cette missive vise à mettre au grand jour des changements importants concernant la gouvernance du HBP, à dénoncer ce qu’eux considèrent comme des abus d’autorité et à remettre en question les visions scientifiques du projet.

Le HBP, dirigé depuis l’EPFL, a été lancé en octobre 2013, sélectionné parmi six projets européens. Son budget est de 1,2 milliard d’euros, assuré pour une moitié par l’UE, et pour l’autre par les pays partenaires et leurs institutions. Les 30 premiers mois, jusqu’au début de 2016 donc, doivent servir de «rampe de lancement». Récemment, les directeurs du projet ont dû présenter à l’UE un plan d’organisation pour la suite, ainsi qu’un instrument servant à le financer, nommé Framework Partnership Agreement. Et c’est là que la polémique actuelle s’est cristallisée.

Le directoire exécutif du HBP a recadré les grandes lignes et les ambitions initiales de cette initiative. «Le HBP n’est plus le large projet de recherche sur le cerveau vanté par ses concepteurs. Il se rétrécit de jour en jour pour devenir l’incarnation de la vision de quelques personnes», disait au Temps le 8 juillet Zachary Mainen, ce neuroscientifique du Champalimaud Neuroscience Programme à Lisbonne et ancien du HBP, l’un des instigateurs de la lettre ouverte. Il critique le fait que, d’une grande aventure largement partagée visant à décrire le fonctionnement du cerveau, le HBP ne serait plus devenu qu’une vaste entreprise technique, voulant établir une base de données interactive des savoirs acquis à ce jour en neurosciences et à simuler l’organe sans la compréhension suffisante pour le faire. Patrick Aebischer disait d’ailleurs le 11 juillet: «Beaucoup de neurobiologistes n’ont jamais compris que le HBP soit lié à la Division ICT [pour Information and Communication Technologies] de l’UE, donc plutôt technologique. Et qu’il ne soit pas une initiative pour faire de la neurobiologie expérimentale.» De fait, le directoire exécutif, en présentant son plan pour l’avenir, en a éliminé la recherche sur les primates non humains, restreint le focus de l’expérimentation surtout à l’imagerie humaine et, en gros, exclu de son cœur de cible – et du financement garanti qui va avec – les neurosciences expérimentales et cognitives. Ainsi, le sous-projet consacré à ces dernières, où figurent 18 laboratoires dont celui du spécialiste mondial français Stanislas Dehaene, a été écarté du pot de financement de base.

Dans une tribune parue le 3 septembre dans Nature , deux neuro­scientifiques français, Yves Frégnac (CNRS, Gif-sur-Yvette) et Gilles Laurent (Institut Max Planck, Francfort) avancent leur explication: «Ceux qui supportaient initialement le projet ont l’impression d’avoir été trompés. Les initiateurs du projet ont attiré des laboratoires connus pour acquérir d’abord de la crédibilité dans leur démarche, mais aussi pour leurs données. Maintenant, ces laboratoires sont exclus.» C’est cette constatation qui a conduit le second cité à signer la lettre adressée à l’UE.

Le 9 juillet, dans une explication publiée sur le site du HBP, ses directeurs se défendaient en insistant sur le rôle déterminant des neurosciences dans le projet, tout en reconnaissant que le financement de recherches de ce genre se fera sur concours, et non avec les fonds centraux attribués par l’UE, qui seront eux dévoués à ériger l’infrastructure technologique de base. «Les sciences cognitives et du comportement deviendront la composante principale des neurosciences du HBP. Or pour que cela puisse se faire, les plateformes doivent être mises en place d’abord», est-il écrit. Et le 16 juillet, dans la revue NewScientist , Richard Frackowiak, l’un des trois codirecteurs du HBP, justifiait ces décisions en disant que «les expériences et la production de données ne sont pas le but premier du projet pour la raison que les neuroscientifiques publient déjà chaque année 100 000 articles scientifiques environ». Ce qu’il manque, selon lui, est une stratégie pour agréger ces données.

Cette situation a conduit la Commission européenne à prendre position. Le 21 juillet, elle en a appelé tous les acteurs à la patience, et a annoncé qu’une évaluation des reproches était en cours; ses conclusions sont attendues la semaine prochaine.

Cela n’a pas suffisamment calmé la situation. Premièrement parce que, selon un connaisseur du dossier, le gremium d’experts externes mené par le Prix Nobel Torsten Wiesel et qui conseille la direction du HBP aurait peu apprécié que ses recommandations ne soient pas prises en compte par cette dernière. La deuxième raison se trouve dans la lettre de justification accompagnant la nomination du médiateur, dont Le Temps a une copie: «Comme il y a des désaccords au sein du comité des directeurs élargi et parmi les autres membres pour savoir si la direction scientifique et la structure de gouvernance proposées sont dans l’intérêt du HBP, le coordinateur du projet [l’EPFL] a décidé de lancer un processus de médiation.»

Le médiateur, Wolfgang Marquardt, un ingénieur des systèmes dynamiques, ayant étudié et enseigné aux Universités de Stuttgart, de Wisconsin (Etats-Unis) et de Delft (Pays-Bas), aura pour tâche de proposer une réforme des structures scientifiques et de gouvernance, en tenant compte de l’évaluation à venir de la Commission européenne. «Je me baserai sur des consultations aussi larges que possible, à l’interne du HBP aussi bien qu’auprès d’experts externes», dit-il au Temps. Au fait, comment a-t-il été choisi? Par qui? «Moult discussions entre différentes personnes impliquées et concernées par le projet, à divers niveaux, ont abouti, de fil en aiguille, à ce que le comité directeur me fasse cette proposition», répond-il uniquement, tout en insistant sur le fait «que son travail de médiation ne fait pas partie en soi du HBP, et qu’il sera mené en totale indépendance». Le chercheur, qui ne sera pas rémunéré pour sa tâche, refuse toutefois de dire quel rôle ont éventuellement pu jouer dans ces démarches les représentants de la Commission européenne, laquelle a été contactée par Le Temps, mais sans succès.

Comment la direction du HBP réagit-elle à sa nomination? Celle-ci valide-t-elle les reproches des signataires de la lettre ouverte? Les deux codirecteurs suisses du HBP, Richard Frackowiak, directeur du Département de neurosciences cliniques au CHUV et Henry Markram, professeur à l’EPFL, ont décliné l’invitation du Temps à répondre à ces questions, renvoyant au médiateur.

Du côté des instigateurs de la lettre ouverte, on réagit. L’un d’eux, Alexandre Pouget, de l’Université de Genève, se dit très positivement surpris: «Les instances concernées, notamment au niveau européen, semblent implicitement admettre qu’il y a un problème. Donc la voix des centaines de signataires de notre lettre a été entendue.» Toutefois, il se montre inquiet par «le peu de temps pour mettre en place les possibles réformes». Le cahier des charges du médiateur dit que «l’entier du processus de médiation, de même que l’implémentation des mesures proposées doivent être achevés d’ici au 30 juin 2015». Mais «une soumission de la proposition et la décision de l’accepter doivent survenir avant le 28 février 2015, mais de préférence d’ici au 31 décembre 2014». «C’est très ambitieux, admet Wolfgang Marquardt, mais on doit l’être dans un tel contexte, pour être productif.»

«Les instances concernées semblent implicitement admettre qu’il y a un problème»