Copier un médicament et vendre ce générique moins cher que l'original qui a exigé de coûteuses recherches, c'est possible. Il s'agit d'attendre que le délai de protection légale de la spécialité soit dépassé – dix ans depuis la date d'enregistrement de l'original – et de trouver une recette pour que l'effet thérapeutique soit équivalent. Un art délicat: il ne suffit pas d'enrober quelques milligrammes de principe actif dans une poudre de perlimpinpin ou de les dissoudre dans un sirop mentholé. Un générique est un vrai médicament qui obéit à des règles très strictes pour être enregistré par l'Office intercantonal de contrôle des médicaments (OICM). Les explications de Joachim Mayer, responsable du groupe de pharmacie galénique de l'Université de Lausanne.

«Un générique doit avoir le même effet thérapeutique que l'original, souligne le spécialiste. Il doit donc contenir le même principe actif, avoir la même efficacité et offrir la même sécurité clinique que le médicament copié.» Apparemment, cela paraît tout simple, mais satisfaire à ces exigences s'avère complexe. La firme qui copie un médicament n'a en effet souvent pas accès au secret de sa fabrication. Si elle peut facilement se procurer ou fabriquer le principe actif, elle doit en revanche trouver les bons excipients. Ces substances sont sans effet thérapeutique, mais elles jouent un rôle essentiel lors de la mise à disposition du principe actif dans le corps. Selon leur nature et leurs proportions, ces excipients permettent la libération totale et instantanée du principe actif dans la circulation sanguine, ou peuvent retarder cette assimilation de quelques heures. Ils peuvent aussi interagir avec le bol alimentaire, ce qui facilite ou non l'absorption. Il faut donc trouver les bons excipients pour que le générique se comporte comme le médicament original dans le corps humain.

Comment prouver que les deux préparations offrent une réelle équivalence thérapeutique? Théoriquement, il faudrait comparer les deux substances dans une étude clinique sur une grande cohorte de malades. Cette méthode pose toutefois deux problèmes. Financier, d'abord: le développement d'un générique finirait par coûter presque aussi cher que créer une préparation originale. Ethique, ensuite, comme l'explique Joachim Mayer: «Administrer à des centaines de personnes un médicament qui n'apporte rien de nouveau et dont on n'est pas encore totalement sûr est problématique.»

Dans les années 1980, les spécialistes ont mis au point une méthode alternative pour comparer deux médicaments a priori semblables. Elle est basée sur le raisonnement suivant: le médicament transitant en général par le sang avant de rejoindre le site d'action, il suffit d'étudier en détail et de comparer la manière dont la substance active des deux préparations évolue dans le plasma sanguin (voir l'infographie). «Trois paramètres sont très importants, note Joachim Mayer. Le temps qu'il faut pour arriver à la concentration maximale qu'elle atteint dans le sang, la valeur de cette concentration maximale et la quantité totale de substance qui est délivrée.» La bioéquivalence est donc définie par des études qui se limitent à des données pharmacocinétiques.

Pratiquement, ces études se font en général sur douze volontaires qui reçoivent chacun, à plusieurs jours d'intervalle, le candidat générique et le médicament original de référence. Nombreuses prises de sang, dosage de la substance active: les chercheurs établissent les courbes pharmacocinétiques des deux préparations, puis les comparent. «Elles ne sont jamais totalement superposées, ce qui serait le cas idéal, souligne le spécialiste. Deux substances sont considérées comme bioéquivalentes si la moyenne des écarts relatifs n'excède pas 20% sur la vitesse d'absorption et la quantité du médicament qui atteint la circulation générale.»

Cette méthode s'avère très performante sur la grande majorité des médicaments. Mais il existe des exceptions. Cette approche ne peut pas s'appliquer pour comparer des médicaments qui n'entrent pas dans la circulation sanguine – pommades ou gouttes oculaires. Elle est également délicate à utiliser pour des substances qui existent à l'origine dans le corps humain – des hormones par exemple; pour les associations de deux ou plusieurs substances actives; ainsi que pour les médicaments qui n'agissent pas directement, mais seulement après avoir subi des transformations biochimiques.

Deux groupes de substances posent d'autres problèmes. Le premier concerne les substances dont les paramètres pharmacocinétiques montrent une très grande variabilité lorsqu'elles sont administrées au même sujet à différentes occasions. Les courbes obtenues sur la substance de référence et sur le générique sont entachées de marges d'erreur importantes, difficile ainsi de se cantonner dans la marge des 20% d'écart autorisée avec seulement douze sujets étudiés. Ces génériques exigent donc des tests plus étendus. Le deuxième cas épineux concerne les médicaments qui possèdent une marge thérapeutique étroite, c'est-à-dire que la concentration à laquelle ils agissent est très précise: au-dessous ils sont inactifs, au-dessus ils deviennent toxiques. Dans ce cas, lors de la prescription du médicament, il faut organiser un suivi thérapeutique pour vérifier que le médicament est efficace.

Les génériques sont donc des médicaments sûrs et les substituer à l'original ne pose scientifiquement pas de problème. L'effet thérapeutique étant le même, c'est au niveau de la présentation qu'il y a des différences (taille, forme et couleur des pastilles, emballage…). A cet égard, les génériques peuvent s'avérer moins bons ou meilleurs que l'original. Les doutes des pharmaciens portent donc plutôt sur l'acceptation du nouveau médicament par les patients qui seraient habitués à une marque. «Dans les pays industrialisés, 40 à 50% des médicaments prescrits ne sont pas consommés, note Marcel Mesnil, secrétaire général de la Société suisse des pharmaciens. Il ne faudrait pas que cette tendance s'aggrave. Selon une étude américaine, cette mauvaise compliance a un coût très élevé: huit à dix fois le prix des médicaments non consommés.» Reste donc au pharmacien qui connaît la palette des médicaments à disposition – un original peut avoir donné naissance à dix génériques – de bien conseiller le patient pour lui éviter les sirops à la saveur par trop amère.