Quatre kilomètres de piste de plaques de béton disjointes, comme au temps de la RDA. Au cœur du parc naturel de Rheinsberg, à deux bonnes heures de route au nord de Berlin, rien en apparence n’a changé depuis la chute du Mur. Au bout de l’allée, un vaste portail en métal, aux battants ornés chacun d’une colombe de la paix. Quelques centaines de mètres encore et le visiteur pénètre dans la zone de sécurité. Barbelés et barrières sabrent le paysage idyllique compris entre deux lacs, le Nehmitzsee et le Stechlinsee, que relie un court canal: un site idéal, dans la logique de la RDA des années 50, pour y implanter l’une des premières centrales nucléaires du pays… Promise à la destruction après la chute du Mur, la centrale de Rheinsberg est toujours en cours de démantèlement.

Inaugurée en 1966 après une longue phase de construction, la centrale de Rheinsberg a produit 25 années durant 70 mégawatts (MW) de courant. Un nain à l’échelle de Fukushima: c’est tout juste de quoi alimenter en électricité une ville moyenne, de la taille de Potsdam ou Leipzig. En 1990, le dernier gouvernement de la RDA décidait la fermeture du réacteur de type soviétique, après 130 000 heures de fonctionnement, «pour des raisons de sécurité». Vingt et un ans de tâtonnements plus tard, le démontage n’est toujours pas achevé.

Avec l’adoption de la loi sur le nucléaire le 30 juin dernier, l’Allemagne entend éteindre tous les réacteurs du pays d’ici à 2022. Le travail est considérable. «A l’époque où a été planifiée la construction du site de Rheinsberg, une seule chose comptait, explique Jörg Möller, responsable de la planification et de la coordination du démantèlement de la centrale: c’était la course à qui serait le plus rapide, de l’Est ou de l’Ouest. Autant dire qu’à l’époque on se moquait bien de construire les centrales en pensant à comment les démonter!»

Dix démantèlements de centrales sont aujourd’hui en cours en Allemagne, un chantier qui occupe des centaines de techniciens. Trois sites ont été rendus à la nature: ­Niederaichbach, Kahl et Gross­welzheim, tous trois en Bavière. Quatre autres projets – dont Rheinsberg – sont en fin de démontage.

En théorie, deux techniques de démontage sont possibles: le démontage dit «lent», sur 30 à 40 années, pour permettre à la radioactivité de diminuer progressivement d’elle-même; et le démontage «rapide» avec décontamination du site. L’Allemagne privilégie aujourd’hui cette seconde option – également retenue à Rheinsberg – qui a «l’avantage qu’on peut recourir au savoir-faire de l’équipe qui a utilisé la centrale», explique Sascha Gentes, professeur à l’institut de technologie de Karlsruhe, le seul institut spécialisé dans la question en Allemagne.

A Rheinsberg, les équipes de démontage ont dû se livrer à bien des tâtonnements, ce qui explique la lenteur des procédures. Le travail devrait être achevé d’ici deux ans.

Une centrale se démonte un peu comme on épluche un oignon. «Nous avons commencé par le démontage des turbines et du générateur, puis nous sommes passés au démontage du système de refroidissement… On se rapproche de plus en plus du réacteur, pour achever le travail en démontant les bâtiments, explique Jörg Möller. On ne peut toucher au réacteur qu’après une période de cinq ans au cours de laquelle les éléments radioactifs sont maintenus sous l’eau pour refroidir. A chaque étape se présentent des inconnues, qui nous obligent à inventer des solutions ad hoc, à mettre au point de nouveaux robots pour découper le métal sous l’eau ou débiter de gigantesques blocs de béton et concevoir le transport de plusieurs centaines de tonnes par train, avec franchissement de ponts archaïques… Nous débitons un réacteur en morceaux si petits qu’ils peuvent pénétrer dans un fût!»

Sur le principe, chaque grain de poussière qui sort du site doit présenter une radioactivité inférieure à 0,1 becquerel par gramme, soit l’équivalent de la radioactivité émise par le corps humain. Chaque débris qui quitte le site a été débarrassé de toute poussière radioactive ou décontaminé. Au final, il reste 2 à 7% de déchets hautement radioactifs qui, à défaut de centre de stockage définitif (aucun pays au monde n’a à ce jour trouvé de réponse au stockage des déchets), sont acheminés vers les centres de stockage provisoire pour une durée maximale autorisée de quarante ans. Le reste est recyclé: le béton sert de socle à la construction des routes; le métal est refondu…

Chaque étape nécessite une autorisation administrative: un tiers du temps de travail est englouti par la paperasserie. Le coût du démantèlement, considérable, est porté par les exploitants (ceux-ci sont tenus de constituer des réserves à cet effet), sauf en ex-RDA où, faute de réserves, le démantèlement des centrales est pris en charge par l’Etat. A ce jour, le démontage du site de Rheinsberg a englouti 560 millions d’euros (673 millions de francs).

Les réserves constituées par les quatre principaux producteurs allemands d’électricité (Eon, RWE, ENBW et Vattenfall) en vue du démantèlement des centrales du pays atteignaient 29 milliards d’euros (35 milliards de francs) fin 2010.

Quelque 250 centrales attendent d’être démontées à travers le monde. Avec sa sortie volontariste du nucléaire, l’Allemagne espère avoir pris une longueur d’avance pour s’imposer sur le marché du démantèlement, dont le volume est ­estimé à 200 milliards d’euros (240,5 milliards de francs).