C’est dans un hangar de l’aérodrome de Dübendorf que l’avion Solar Impulse a été dévoilé le 26 juin 2009. Cet engin, baptisé HB-SIA doit accumuler dans ses batteries assez d’énergie solaire le jour pour lui permettre de voler toute la nuit. Il est le précurseur d’un aéronef similaire, un peu plus gros, qui sera construit pour faire le tour du monde en 2012. Entretien avec le président du projet, le « savanturier » Bertrand Piccard, et son associé, l’ingénieur et ancien pilote militaire André Borschberg.

Le Temps: Enfin, l’avion! Comment vivez-vous cette étape déterminante?

Bertrand Piccard (BP): Cela fait 10 ans que j’ai eu cette vision, et six que l’équipe travaille à la concrétiser. C’est forcément extraordinaire de voir l’avion prendre forme, d’avoir quelque chose à montrer, tant plusieurs aspects étaient jusque-là considérés comme impossibles: construire un tel avion, et le faire voler. La première étape est faite. Il nous reste maintenant à prouver de manière très modeste que l’on peut accomplir la deuxième...

André Borschberg (AB): Durant cinq ans, nous avons travaillé sur des concepts, des dessins, des essais. Qui plus est avec une équipe très interdisciplinaire. Les avis étaient totalement différents quant à la stratégie à suivre. Nous voyions peu de choses émerger. Cela a été très difficile de garder le rythme. Mais maintenant, c’est extrêmement stimulant de voir toute l’équipe tirer à la même corde: on sent s’approcher le moment où l’on sera au bout de la piste. Je vis moi-même le projet complètement différemment. Je me projette déjà dans la prochaine phase.

L’avion est-il capable de voler dès aujourd’hui?

AB: Non. Nous avons encore beaucoup de tests au sol à faire. Par exemple, la partie électrique a été éprouvée complètement hors de l’avion. Maintenant, elle y est intégrée, et nous allons à nouveau tout vérifier. Pour les commandes de vol, c’est pareil. Enfin, nous allons encore soumettre l’avion entier à un important test de vibrations pour évaluer son aéroélasticité.

Depuis les premiers tests, en décembre dernier, avez-vous connu des surprises, bonnes ou mauvaises?

AB: Étonnamment, les choses se sont plutôt passées mieux que ce que l’on pensait.

BP: Il faut dire que dès le départ, André a pris une décision fondamentalement importante: calculer et simuler de manière extrêmement approfondie tous les éléments de l’avion avec des moyens informatiques en 3D. Nous savions que cela prendrait beaucoup de temps, mais que cela nous faciliterait la construction elle-même.

AB: Nous avons en effet construit l’engin avec la même précision que pour un modèle réduit, mais cela sur une envergure de 60 mètres. Car si vous faites une petite erreur de montage, et que celle-ci se répète avec les éléments similaires sur une telle taille des ailes, au final, cette erreur peut être énormément amplifiée. Et il devient impossible de fixer ensuite telle ou telle pièce. Sur un ordinateur, on vit dans monde parfait de simulation. Mais dans la réalité, avec des matériaux qu’il faut couper et coller, des mesures à la main, il faut une extrême minutie. Nous avons eu peur de sortir, sur l’ensemble de l’avion, des tolérances que nous nous étions fixées. Or tel n’a pas été le cas. Cela a été un immense soulagement, rendu possible par l’excellence de notre équipe et de nos fournisseurs.

Imaginez-vous maintenant que quelque chose puisse casser?

BP: Les prochains gros risques surviendront lors des essais en vol, plus lors des tests au sol. La partie la plus délicate commence maintenant. Faire voler cet avion va induire un suspense de chaque seconde. Car jamais un aéronef habité de cette taille avec une telle légèreté, conçu pour voler jour et nuit, pour acquérir son carburant en l’air, et donc pour approcher le vol perpétuel, n’a existé. Et puis, Solar Impulse est bien plus qu’un avion, c’est aussi un symbole des énergies renouvelables et des économies d’énergie.

Vous avez toujours dit que cet avion, une fois construit, vous permettrait de trouver votre quatrième sponsor principal. Avez-vous avancé dans cette quête?

BP: A ce jour, nous avons « signé » 72 des 100 millions de notre budget avec pour seul outil de promotion une présentation Powerpoint. Je n’ai donc aucun souci pour la suite...

Grâce à ce symbole, vous avez en effet réuni des millions. Des petites sociétés qui, elles, cherchent à faire avancer des projets concrets, comme produire des « îles solaires » fournissant de l’énergie, peinent à réunir les fonds nécessaires. Que manque-t-il pour que le message que vous véhiculez se concrétise aussi en faveur de ces visionnaires-là?

BP: Il y a trois types de fonds: les fonds de marketing, les fonds de développement, et les fonds d’industrialisation. Les premiers sont ceux qui font vivre Solar Impulse: des sponsors mettent de l’argent dans notre projet plutôt que dans du marketing autour du football ou de la Formule 1. Concernant l’innovation et le développement, les fonds sont là: la Suisse innove, crée des idées. Par contre, les fonds permettant de passer de l’innovation à l’industrialisation manquent. Ils ne se débloqueront que lorsque s’affichera une vision politique très claire autour d’une forte réduction des émissions de CO2 et de la consommation d’énergies fossiles, autour des énergies renouvelables. Finalement, l’ambition de Solar Impulse, c’est de pousser les politiques dans cette voie. Car le projet véhicule de l’optimisme, de l’espoir, du rêve.

Ne pourait-on pas imaginer que certains de vos sponsors, comme Deutsche Bank, animés désormais par la flamme du développement durable, puissent soutenir des projets concrets liés aux énergies renouvelables?

BP: A nouveau, il ne faut pas confondre produits marketing et produit industriels. Si notre objectif était de construire des avions solaires en série, ce n’est pas de sponsors que nous aurions besoin, mais d’investisseurs, de « venture capitalists ». C’est de ces investisseurs qu’ont besoin les entreprises ayant un projet lié aux énergies durables, pas de sponsors. Et pour que ceux-là s’activent, il faut qu’il y ait une forte incitation politique, que le cadre des actions possible change.

Justement, depuis le début du projet, votre message bénéficie-t-il d’une plus grande écoute, a-t-il plus d’impact dans les milieux politiques?

BP: Nous avons été invités à le présenter en Chine, en Inde, devant les parlements européen et suisse. Et depuis peu, Al Gore est entré dans notre comité de parrainage. C’est un message qui touche, indubitablement. Mais il touchera encore plus à partir du moment où nous volerons. Le symbole deviendra alors vraiment réalité.