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Un mystérieux trou en plein Antarctique, grand comme la Suisse

Un gigantesque bloc de glace a disparu de la banquise antarctique. Les causes de ce phénomène, initialement observé en 1974, demeurent l'objet de discussions

Découvrir la présence, dans la glace de l’Antarctique, d’un trou grand comme la Suisse: voilà qui n’arrive pas tous les jours. Encore moins en septembre, autrement dit en plein hiver austral! Où sont passés ces 40 000 kilomètres carrés de glace? La question interroge et divise les scientifiques. Conséquence du réchauffement climatique ou simple expression d’un cycle saisonnier, les climatologues du monde entier débattent de son apparition, y compris sur les réseaux sociaux.

Il n’aura fallu que deux semaines pour que ce trou circulaire – découvert par hasard grâce à des images satellite –, qui aurait atteint 80 000 kilomètres carrés à son apogée, entache la banquise en mer de Weddell, au nord-ouest du continent antarctique.

«Certains instituts semblent indiquer que ce phénomène est directement lié au réchauffement climatique. Pourtant ces liens de causalité sont difficiles à déterminer en climatologie, et il faudra effectuer plus de recherches pour pouvoir l’assurer», dit Heinz Wanner, climatologue et fondateur du centre Oeschger de recherche sur le changement climatique à Berne.

«Polynie»

D’autres experts affirment cependant qu’il s’agit d’une «polynie», un phénomène saisonnier régulièrement observé dans les banquises mais dont les causes exactes restent floues. Effets des courants marins, pressions de vents dominants et épaisseur de la glace, à chaque cas observé sa propre explication. Quant à la polynie de Weddell, des phénomènes venteux n’en seraient pas la cause majoritaire, car ils engendrent habituellement des stries linéaires et souvent en bordure de la banquise.

Concernant l’épaisseur de la glace, les données satellite attestent qu’elle n’était pas anormalement fine et donc prompte à casser. «Dans le cas de la polynie de Weddell, il s’agit certainement d’une fonte majoritairement due à une remontée d’eau chaude sous la banquise. Un courant marin ascendant qui a littéralement fait fondre cette dernière par-dessous», explique le climatologue bernois.

Impact sur le climat

En l’occurrence, ce qui occupe le cœur des discussions scientifiques est de déterminer un lien entre cet événement et le dérèglement climatique. Apparue pour la première fois entre 1974 et 1976 – elle avait atteint la taille de 300 000 kilomètres carrés, soit la moitié de la France –, la polynie de Weddell est un phénomène connu des scientifiques. Elle avait ensuite disparu durant plusieurs décennies pour resurgir en 2016, puis l’année suivante, sans plus d’explications.

«En climatologie, nous construisons des modèles afin d’imaginer le climat futur. Certains laissaient penser que cette polynie n’existerait plus en raison du réchauffement climatique. La voir ressurgir dans la banquise questionne ces modèles», explique Nicolas Jourdain, climatologue à l’Institut des géosciences de l’environnement de Grenoble. Et d’ajouter: «Cette disparition de la banquise antarctique, bien que très impressionnante, aura probablement peu d’impact immédiat sur le climat mondial. Par contre, elle pourra en avoir un non négligeable sur la météorologie locale.»

Le facteur principal n’est pas le volume de glace manquant, mais la surface d’échange accrue entre l’eau et l’atmosphère. La banquise, formée par de l’eau de mer qui gèle durant l’hiver, isole l’océan de l’air. En fondant, cette surface de 40 000 kilomètres carrés est un nouveau lieu d’échange entre l’océan et l’atmosphère, permettant des phénomènes d’évaporation de l’eau de mer et engendrant, entre autres, la formation de nuages.

Mieux comprendre les océans

Alors comment l’évolution des glaces permet-elle d’expliquer le climat terrestre des prochaines décennies? Les zones glaciaires, que ce soient les calottes, la banquise ou les glaciers continentaux, sont très réactives aux hausses des températures moyennes, donc de bons indicateurs du changement.

«Les modèles que nous construisons ont des incertitudes. En ce sens, chaque phénomène est une nouvelle donnée nous permettant de les réajuster. La soudaine réapparition de la polynie de Weddell est une information intéressante, car elle nous permet de mieux comprendre les mouvements océaniques invisibles sous la banquise», commente Martine Rebetez, professeure de climatologie à l’Université de Neuchâtel et à l’Institut fédéral WSL.

Au sein des océans, de multiples courants, comme le Gulf Stream ou El Niño, s’inscrivent dans la circulation océanique planétaire. Un mouvement général des océans intrinsèquement lié aux courants atmosphériques, aux positionnements des zones cycloniques et anticycloniques. Pour la chercheuse, il est très clair que «le changement climatique est extrêmement rapide aujourd’hui, avec des conséquences sur la circulation des océans. Des courants marins qui, à leur tour, influencent le climat terrestre.»

Relativiser les conséquences

Les scientifiques interrogés relativisent cependant cette apparition soudaine. Les conséquences de cette polynie, bien que changeant certainement les propriétés de l’océan profond en mer de Weddell, sont très difficiles à estimer.

Et les experts de noter que ce n’est certainement que la partie visible de l’iceberg de la disparition des glaces, qui au niveau mondial aura un effet sur les circulations océanique et atmosphérique.

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