C’est ce qui s’appelle tomber dans la gueule du loup. Ou en l’occurrence du léopard. Un parasite qui infecte le chimpanzé modifie le comportement du singe en supprimant son habituelle prudence à l’égard de l’odeur de l’urine du léopard, son prédateur naturel. Telle est la découverte faite par une équipe de biologistes de l’Université de Montpellier, qui relatent leur expérience cette semaine dans la revue Current Biology.

Le parasite incriminé n’est autre que Toxoplasma gondii, responsable de la toxoplasmose. Ce micro-organisme est capable d’infecter sans incidence ou presque les muscles et le cerveau d’une grande variété d’hôtes dits intermédiaires, des rongeurs aux oiseaux en passant par les ovins, sans oublier certains singes et enfin… 30% des humains. Mais il ne peut se reproduire de manière sexuée que chez les félins, leurs hôtes définitifs, qu’il infecte soit directement, soit par le biais des proies infectées finissant dans leur estomac.

Attraction fatale

De curieux changements de comportements chez des rats infectés par Toxoplasma gondii sont observés depuis une quinzaine d’années. Bien que leur instinct les pousse à fuir s’ils sentent l’odeur de l’urine de chat, les rongeurs infectés par ce parasite semblent au contraire attirés par cette odeur. Résultat, les chats, qui n’en demandaient sûrement pas tant, se régalent des rats qui tombent dans leurs griffes, facilitant la reproduction de Toxoplasma gondii.

«Nous avons voulu vérifier si cette manipulation avait lieu chez le singe, ce dernier étant encore chassé par des léopards dans son habitat naturel», explique Clémence Poirotte, du Centre d’écologie fonctionnelle et évolutive de Montpellier.

Pour ce faire, la biologiste a testé la réaction de 33 chimpanzés, infectés ou non par Toxoplasma gondii. Des échantillons d’urine étaient déposés sur les barrières de leur enclos et leur réaction était examinée en mesurant le nombre d’approches ainsi que le temps passé près de la source odorante.

Une question d’odeur

Comme attendu, à peine l’avaient-ils reniflée que les singes non infectés ont écouté leur instinct de survie et ont fui l’urine de léopard. Trop risqué. Mis en face d’urine humaine, ils n’ont pas manifesté une telle aversion, preuve que c’est bien l’odeur des prédateurs qui les a effrayés.

Quant aux chimpanzés infectés par le parasite, «ils se sont montrés particulièrement intéressés par l’odeur d’urine de léopard, raconte Clémence Poirotte. Ils restaient tout près, reniflaient avec insistance voire léchaient les barreaux imprégnés. Ils n’avaient plus du tout peur de la présence éventuelle du prédateur». Toxoplasma gondii tire donc les ficelles d’une autre marionnette: le chimpanzé qu’il jette droit dans l’estomac du léopard.

Plus intéressant encore, cette attraction fatale n’a pas été observée en présence d’urine de tigre ou de lion, qui sont pourtant de potentiels hôtes définitifs du parasite, mais ne sont pas des prédateurs naturels du chimpanzé. «Cela prouve que pour que la manipulation ait lieu, il faut que l’hôte définitif soit également un prédateur naturel de l’hôte intermédiaire», résume Jaroslav Flegr, de l’Université Charles de Prague.

Ce biologiste connaît bien Toxoplasma gondii. En 2011, il a avec son équipe démontré dans la revue Trends in Parasitology qu’hommes et femmes infectés réagissaient différemment lorsqu’on leur présentait des odeurs d’urine de chat, alors que les personnes non infectées réagissaient toutes de la même façon. Des travaux qui ont suggéré un effet du parasite, et qui ont fait écho à d’autres études ayant mis en évidence des modifications du comportement (portant sur la personnalité, la prolongation des temps de réaction ou la diminution de la concentration à long terme) chez les humains infectés.

Sommes-nous manipulés par Toxoplasma?

Le parasite manipule-t-il les êtres humains, ou bien s’agit-il d’un simple effet collatéral de l’infection? La question divise les scientifiques mais la balance penche plutôt en faveur de la seconde hypothèse: étant donné que l’homme n’est plus chassé par les félins, Toxoplasma gondii ne tire aucun bénéfice d’une hypothétique manipulation.

Mais ces résultats pourraient changer la donne. Le fait que des singes proches de l’espèce humaine soient bien manipulés par le parasite suggère, d’après Jaroslav Flegr, que c’est bien ce même mécanisme qui est à l’œuvre chez l’humain. «Ces résultats vont en tout cas relancer le débat», prédit, plus prudente, Clémence Poirotte.

Comment Toxoplasma gondii tire-t-il les ficelles des marionnettes qu’il manipule? La question demeure en grande partie inexpliquée. Pour y répondre, il faudra commencer par effectuer des recherches similaires chez d’autres espèces infectées par ce micro-organisme, notamment pour voir s’il parvient également à faciliter leur prédation par des félins.