Infrastructures

Un port offshore à Venise pour chasser les navires géants

La Sérénissime désire recevoir de plus grands navires marchands sans mettre en péril son patrimoine. Elle se prépare à des travaux titanesques

C’est un projet colossal, comme Venise sait les inventer. Les autorités portuaires de la Sérénissime espèrent créer le premier port offshore d’Europe à 14,8 km de la lagune. Le chantier veut concilier deux ambitions paradoxales: protéger Venise des grands navires commerciaux tout en décuplant ses capacités portuaires.

Actuellement, pour rejoindre Porto Marghera, le port industriel de Venise, situé sur le continent, les porte-conteneurs et les supertankers doivent emprunter le «canal des pétroliers» à partir de la passe de Malamocco, l’accès central de la lagune. Construit en 1960, ce canal n’est pas étranger au péril qui menace la Cité des Doges.

Plus profond que les canaux naturels de Venise, il laisse entrer davantage d’eau de mer et participe en grande partie à l’augmentation de l’amplitude et de la rapidité des marées exceptionnelles, acqua alta – les hautes eaux. La lagune devient de plus en plus marine, ce qui entraîne la corrosion des fondations des bâtiments.

Pour permettre le passage des navires de 260 m de long, des travaux d’excavation ont été récemment réalisés. Le canal a été dragué jusqu’à 14 m de profondeur, appauvrissant toujours plus la végétation sous-marine. Et les remous provoqués par le déplacement des bateaux contribuent à l’érosion des fonds et à la formation de vagues en surface – moto ondoso – qui abîment les bâtiments.

Les infrastructures actuelles restent malgré tout sous-dimensionnées et ne permettent pas d’accueillir la dernière génération des porte-conteneurs, tel le Marco-Polo. Un navire, parmi les plus gros du monde (360 m de long), capable de transporter 16 000 conteneurs.

En créant un port offshore là où la profondeur naturelle atteint 20 m, l’administration portuaire de Venise espère doubler, voire tripler les capacités commerciales du port, et accueillir les plus gros navires. L’objectif est de passer d’un volume actuel de 450 000 conteneurs à 2 millions.

L’Union européenne vient d’annoncer qu’elle finançait le projet vénitien à hauteur de 770  000 euros. De son côté, le gouvernement italien a accordé une subvention de 100 millions d’euros. Mais ce sera loin d’être suffisant, car le chantier est estimé à 1,4 milliard d’euros. Pour le financer, l’autorité du port de Venise compte développer un partenariat public-privé. Mais reste à trouver les investisseurs.

C’est une entreprise anglaise d’ingénierie, Halcrow, qui a dessiné le futur terminal en eaux profondes. L’ouvrage ne devrait pas être soumis aux aléas climatiques. Un brise-lames protégera les infrastructures contre les vents et les vagues afin d’assurer un fonctionnement continu des activités, quelles que soient les conditions météorologiques.

La base sera entièrement automatisée. Les porte-conteneurs s’amarreront sur des quais. Puis des chariots robotisés viendront décharger les «boîtes» pour les transférer sur des barges, qui achemineront les conteneurs vers Porto Marghera, où un nouveau terminal terrestre de 90 hectares devrait être créé. Le pétrole des tankers sera transvasé par un oléoduc sous-marin jusqu’aux raffineries du port industriel.

«Les navires sont de plus en plus gros et représentent un danger pour la lagune. Avec ce projet de terminal en mer, nous ferons entrer des barges plus petites qui ne provoqueront pas de mouvement d’eau. Eloignée de la lagune, cette base portuaire ne se verra pas de la Cité des Doges», assurent les promoteurs du projet.

Les autorités portuaires de Venise estiment que le trajet des marchandises en provenance d’Asie et à destination de Munich pourrait être réduit de cinq jours. En évitant de passer par Gibraltar et de transiter par le port de ­Hambourg, il économiserait aussi 97 kg de CO2 par conteneur. Mais les écologistes font valoir que ce port offshore entraînera un surcroît de trafic et de pollution dans l’Adriatique et dans la Cité des Doges.

Les défenseurs du nouveau port mettent aussi en avant que le terminal offshore pourra servir de refuge aux bateaux en attente, lorsque le dispositif Moïse sera achevé. Lancé en 2003, ce chantier titanesque (4,8 milliards d’euros), destiné à protéger Venise contre le phénomène de l’acqua alta, prévoit la construction de trois barrières mobiles à l’entrée des trois passes (Lido, Malamocco, Chioggia), isolant la lagune de la mer Adriatique. La première passe du Lido pourrait fonctionner fin 2013, mais la totalité des travaux ne sera pas achevée avant 2016.

Sauver Venise ou privilégier la croissance? Les Italiens n’ont pas tranché. Après le naufrage du Costa-Concordia au large de la Toscane en janvier 2012, l’Unesco avait demandé au gouvernement d’agir pour protéger Venise des bateaux de croisière – 300 chaque année – qui envahissent la lagune depuis une dizaine d’années.

Les pouvoirs publics avaient fini par adopter, en mars, un décret interdisant l’accès des eaux des canaux Saint-Marc et de la Giudecca aux navires de croisière de plus de 40 000 tonnes. Mais, en octobre, la mesure n’ayant toujours pas été mise en œuvre, des personnalités internationales ont adressé au premier ministre une pétition pour protester contre cet immobilisme et s’inquiéter de la mise en danger de la Sérénissime.

«Eloignée de la lagune, cette base portuaire ne se verra pas de la Cité des Doges», assurent les partisans du projet

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