Un repas «imaginaire» pour perdre du poids

Nutrition Une pilule administrée à des souris les a fait maigrir, selon des recherches auxquelles ont participé des biologistes de l’EPFL

Une approche qui ouvre la voie à de nouvelles thérapies pour comprendre et lutter contre l’obésité

Vous le prendrez goût bacon ou brownie, votre repas imaginaire? Des scientifiques américains, en collaboration avec des biologistes de l’EPFL, viennent de constater qu’une molécule est capable de faire croire à l’organisme qu’il a déjà consommé un repas, ce qui lui fait dépenser des calories. Une méthode qui pourrait à terme aider à lutter contre l’obésité. Réalisés sur des souris, leurs travaux ont été publiés cette semaine dans la revue Nature Medicine . Ils montrent que la simple prise orale d’une substance, la fexaramine, permet de réduire la masse graisseuse des rongeurs de manière spectaculaire, tout en régulant les taux de sucre et de cholestérol de façon plus efficace. Le tout sans effet secondaire néfaste.

Que se passe-t-il lorsqu’on avale un repas un peu trop conséquent, tel que ceux propres aux fêtes de fin d’année? Dès les premières bouchées de toast au foie gras, c’est le branle-bas de combat dans l’organisme, qui brûle des graisses – et donc des calories – pour faire de la place à la charge calorique à venir. S’ensuit une multitude d’activations biologiques qui vont conduire à la digestion, au transfert des nutriments dans le sang, à l’augmentation du débit sanguin, ou encore à l’irrésistible besoin de faire une petite sieste. A l’origine de tous ces phénomènes se trouve une sorte d’«interrupteur moléculaire», une protéine nommée FXR, pour «Farnesoid X receptor», qui fait office de récepteur moléculaire dans les cellules.

En conditions naturelles, ce sont nos acides biliaires qui «appuient» sur cet interrupteur. Leur production est déclenchée par l’arrivée du bol alimentaire. Puis, une fois parvenus dans l’intestin, ils se fixent sur le récepteur FXR. La fexaramine, substance synthétique, a la particularité de «mimer» ces acides biliaires. Mais contrairement à ces derniers, sécrétés en même temps qu’un repas, elle peut être ingérée sous forme de pilule, indépendamment de toute prise alimentaire. «La fexaramine agit comme un «repas imaginaire», a déclaré dans un communiqué l’auteur principal de l’étude, Ronald Evans, de l’Institut Salk pour les études biologiques, en Californie. «Elle envoie les mêmes signaux [à l’organisme], les calories en moins. C’est comme un repas, mais sans le repas.»

En administrant de la seule fexaramine par voie orale à des souris pendant cinq semaines, les chercheurs ont constaté un éventail de conséquences intéressantes.

Tout d’abord, sur le poids: les animaux traités pesaient à terme environ 20% de moins que les animaux «contrôle», une différence principalement expliquée par la masse graisseuse elle aussi moins élevée. Mesurant la concentration en métabolites dans le sang des souris, Ronald Evans et son équipe ont également constaté que les animaux traités à la fexaramine présentaient des taux de sucre et de cholestérol beaucoup plus faibles. Ils consommaient par ailleurs plus d’énergie que les souris contrôle, brûlant plus d’oxygène et se déplaçant plus volontiers, mais sans certitude quant à savoir si cela était une cause ou une conséquence de leur poids plus léger. Enfin, leur température corporelle était légèrement plus élevée, preuve que leur métabolisme s’était accéléré.

Autre observation intéressante, la prise de fexaramine a eu des effets sur les deux types de graisse présents dans l’organisme des souris. Comme la plupart des rongeurs, celles-ci possèdent en effet de la graisse blanche et de la graisse brune. La première stocke les lipides, la seconde les brûle afin de produire de la chaleur et ainsi réguler la température. Autrement dit, la graisse brune est une graisse… qui fait perdre du poids.

Ronald Evans a observé que la fexaramine semblait avoir transformé une partie de la graisse blanche en graisse brune. Une piste que l’industrie pharmaceutique suit de près depuis plusieurs années, dans le but de maîtriser ce processus.

Pour le professeur Bernard Thorens, du Centre intégratif de génomique à l’Université de Lausanne, «l’intérêt de ces travaux réside surtout dans la mise au point d’activateurs ciblés de FXR». Car la fexaramine ne traverse que très difficilement la paroi intestinale, ce qui fait qu’une fois ingérée oralement, elle ne se retrouve pas dans le sang et ne voyage pas dans tout l’organisme. Résultat, les effets secondaires potentiels sur les autres organes demeurent limités.

Là encore, cette piste devrait intéresser l’industrie pharmaceutique, qui doit régulièrement rappeler ses produits en raison des effets adverses. En 1997 par exemple, le «fen-phen», une combinaison de deux molécules anti-obésité, avait dû être retiré de la vente par les autorités américaines en raison de l’hypertension pulmonaire fatale qu’elle pouvait provoquer. Plus récemment, la pilule anti-obésité Alli, du laboratoire britannique GSK, a disparu des pharmacies en France en 2012, notamment à cause de ses effets indésirables (douleurs abdominales, hépatites). Sans oublier le funeste Mediator, au cœur d’un scandale sanitaire en France en 2009. Largement prescrit comme coupe-faim aux patients désireux de perdre du poids, il entraînait des maladies cardiaques mortelles, ce qui a conduit les laboratoires Servier à cesser sa commercialisation.

La fexaramine, pilule de l’espoir pour en finir avec les kilos superflus? Ce serait conclure un peu rapidement. Il faudra d’abord prouver qu’elle fonctionne bien, et sans danger, chez l’homme. «Notre étude constitue une nouvelle approche thérapeutique qui ouvre la voie à de nouveaux médicaments destinés à combattre l’obésité, déclare Alessia Perino, de l’Ecole polytechnique fédérale de Lausanne (EPFL), qui a participé à ces recherches avec Ronald Evans. Les débuts sont prometteurs mais nous n’avons pour l’instant aucune idée de la tolérance d’un tel traitement chez l’être humain.»

Et quand bien même elle fonctionnerait chez l’être humain, rien ne garantit qu’elle soignerait les obèses. Sans approche psychologique et émotionnelle, il demeure bien difficile de se débarrasser de dizaines de kilos. Mieux vaut donc encore y aller avec parcimonie sur le foie gras.

«La fexaramine agit comme un repas imaginaire, elle envoie les mêmes signaux, les calories en moins»