«Ni complotistes. ni rassuristes. Réalistes.» Avec son slogan raisonnable, le bleu ciel de sa bannière et sa section réservée aux médecins et professionnels de santé, on pourrait prendre le site internet Réinfocovid.fr pour une émanation des autorités sanitaires. L’adresse est d’ailleurs partagée largement sur les réseaux sociaux, y compris par des médecins.

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Pourtant, la plateforme n’est ni officielle, ni scientifique. Le terme «réinformer» donne d’ailleurs des indices sur son positionnement: il s’agit d’un outil lancé par un collectif de personnes gravitant dans le secteur de la santé, en opposition avec la politique de lutte contre le Covid-19, et qui diffusent une pensée alternative sur le sujet. Avec un constat majeur: «La société française se voit imposer un panel de mesures sécuritaires, fruit d’un processus de décision unilatéral et pyramidal, faisant fi de toute concertation ou réflexion participative. Or certaines de ces mesures se révèlent dénuées de toute justification, leur validité ne résistant ni à l’étude rigoureuse du contexte épidémiologique actuel, ni au plus simple pragmatisme.»

Intox

Le site propose donc, pêle-mêle, des éditoriaux, des vidéos, des articles… Sur un graphique épidémiologique, les retours à la maison sont soulignés au même titre que les décès. Un texte non signé aux allures poétiques enjoint aux lecteurs de «trouver le chemin qui conduit vers l’autre». Jusque-là, rien à signaler. Ce qui pose problème, ce sont les documents dits «scientifiques», qui brouillent les pistes et peuvent s’avérer dangereux. Au début de l’année, Réinfocovid.fr publiait ainsi un protocole pour soigner les malades du covid, à base notamment de zinc et de vitamine D. Le document n’est plus en ligne, et pour cause: l’Ordre des médecins a saisi les autorités sanitaires qui ont ouvert une enquête, rapportait en février dernier Le Monde.

D’autres documents, encore diffusés par ce collectif sur son site, posent à leur tour question. Il s’agit là de «note de synthèse» sur les vaccins. L’impression générale, en la lisant, est que les risques encourus en se faisant vacciner semblent élevés. Ce résumé mélange cependant des informations justes et des intox, relève Alessandro Diana, pédiatre infectiologue à la Clinique des Grangettes, à Genève. Celle sur le vaccin Pfizer note par exemple qu’il n’y a «pas d’efficacité montrée pour la prévention des formes graves avec hospitalisation». «Faux, relève Alessandro Diana. Par contre, ils mettent efficacité non étudiée chez des personnes de moins de 16 ans, c’est en partie vrai puisque les études sont en cours, nous attendons les résultats.»

«En ce qui concerne les risques de choc anaphylactique, continue-t-il, c’est juste aussi, mais cela date un peu – avec désormais 400 millions de vaccinés dans le monde, nous avons plus de recul sur les réactions allergiques, qui sont rares, de 2 à 3 sur 1 million.» Dernier point relevé par le médecin, au sujet de l’effet du vaccin sur les maladies auto-immunes: «Avec cinq mois de recul, la pharmacovigilance montre que cela n’a pas d’impact.»

Vingt mille membres

Qui a rédigé ce document? Sur Réinfocovid.fr, aucune liste de noms ne circule. Mais dans les médias, Louis Fouché, médecin anesthésiste-réanimateur à l’Hôpital de la Conception à Marseille, dit être à l’origine du projet. Sur le site, il est d’ailleurs à l’honneur dans plusieurs vidéos où il aborde les excès de cette «épidémie de peur». Près de 20 000 personnes auraient rejoint ce collectif, y compris en Suisse, où une antenne de Réinfo Covid s’affiche via le site collectif-sante.ch. On y retrouve Astrid Stuckelberger et Delphine Héritier de Barros, bien connue des sphères sceptiques face à la pandémie. La première, titulaire d’un doctorat à l’Université de Genève, a longtemps travaillé sur le vieillissement, et s’est autoproclamée experte du covid depuis plusieurs mois. La seconde est naturopathe de métier.

Malgré plusieurs messages adressés sur l’e-mail de leur site, ni l’une ni l’autre n’ont souhaité répondre à nos questions. Ce n’est pas étonnant: dans cette galaxie hétéroclite, les médias sont vertement critiqués et accusés de relayer sans réfléchir des informations alarmistes et ultra-sécuritaires. Elles ne sont pas les seules personnes en Suisse à adhérer à Réinfo Covid: le collectif «Laissons les médecins prescrire», qui fait aussi partie des soutiens, comprend plusieurs dizaines de signataires qui sont des anesthésistes, radiologues, médecins, psychiatres ou gynécologues suisses. Leur credo: une bonne prévention à base de zinc et de vitamines notamment peut permettre d’éviter les complications suite à une infection au coronavirus.

Manifestations prévues

«Au secours! s’écrie Alessandro Diana. Oui pour une bonne hygiène de vie, oui pour des vitamines, mais cela n’empêche en rien les complications. Quant à l’azithromycine et hydrochloroquine dont ils vantent les bienfaits, les études avec étalon ont clairement démontré leur non-efficacité.»

Ces erreurs et approximations scientifiques trouvent pourtant de l’écho au sein d’une population fatiguée des restrictions. Samedi 20 mars, le collectif Réinfo Covid organise plusieurs manifestations contre la politique sanitaire en France, à Nice et à Paris, mais aussi en Suisse, à Berne. A quel point le mouvement est-il représentatif de l’opinion? «On parle d’un microphénomène, mais dont la communication est tellement efficace qu’il donne l’impression d’être très large, explique Michel Dubois, sociologue au Centre national français de la recherche scientifique (CNRS), qui a beaucoup travaillé sur ces groupes depuis le début de la pandémie. Bien sûr qu’il y a un certain nombre de contre-vérités sur ce site Réinfocovid.fr, mais en même temps il y a une vraie tentative d’organiser une contre-expertise, qui a été trop longtemps écartée par l’exécutif.»

Bien sûr qu’il y a un certain nombre de contre-vérités sur ce site Réinfocovid.fr, mais en même temps il y a une vraie tentative d’organiser une contre-expertise, qui a été trop longtemps écartée par l’exécutif

Michel Dubois, sociologue au CNRS

En clair: mis à part quelques paroles extrêmes et violentes, issues de personnes bien identifiées, les questions posées par des plateformes comme Réinfocovid.fr sont légitimes, estime le scientifique. «L’hésitation vaccinale, par exemple, est relayée par les médecins eux-mêmes et ce, plus fréquemment qu’on ne le croit, indique Michel Dubois, qui cite un article paru en 2020 dans la Revue française de sociologie. Donc cela n’est pas nouveau, et c’est normal, car il n’est pas malsain de douter.»

Face à des plateformes comme Réinfocovid.fr, les spécialistes voudraient donc promouvoir d’autres sources d’information, plus fiables. Mais à part les médias, ou le site de l’Office fédéral de la santé publique, difficile d’en trouver…