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Un tour du monde, zéro carburant: Solar Impulse réécrit l’histoire de l’aviation

L’avion solaire a atterri à Abu Dhabi dans la nuit, prouvant à tous que l’aviation sans carburant n’a rien d’une chimère

Ce n’était pas l’étape la plus longue, ni la plus difficile, encore moins la plus spectaculaire. Pourtant, c’est bien cette dix-septième et dernière étape qui restera dans l’histoire, celle dont tout le monde se souviendra.

Mardi 26 juillet, l’avion solaire Solar Impulse 2 a bouclé le premier tour du monde aérien – de près de 40 000 kilomètres – sans avoir utilisé la moindre goutte de carburant. Une démonstration sans équivoque qui prouve que les énergies renouvelables peuvent aider l’homme à accomplir de grandes choses.

Parti du Caire en Egypte samedi, le pilote Bertrand Piccard est arrivé à l’aéroport Al Bateen d’Abu Dhabi, aux Emirats Arabes Unis, vers quatre heures mardi, après un vol de 48 heures. C’est de ce même tarmac que son partenaire, André Borschberg, s’était élancé lors de la première étape il y a un peu plus d’un an, le 9 mars 2015.

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Dans la nuit torride de la péninsule arabique, par 37 degrés et des rafales de vent brûlant, Solar Impulse a d’abord décrit de grands cercles à la façon d’un condor majestueux, en se rapprochant à chaque fois un peu plus de la piste.

Alors que les organisateurs peinaient à contenir la horde de journalistes et cameramans qui se rapprochaient dangereusement du tarmac, Solar Impulse a entamé son approche finale pour se poser avec la légèreté d’une plume, dans un incroyable silence à peine rompu par les timides couinements de ses hélices quelques secondes avant que ses roues ne touchent le sol. Puis les clameurs s’emparèrent de l’aéroport sous les applaudissements, les sifflets et les cris de joie des spectateurs.

Hop Suisse contre orchestre

Alors que l’avion s’immobilisait, un improbable orchestre émirati jouait de la musique devant un immense drapeau de leur pays déployé pour l’occasion. Pas en reste, la Suisse a tenu a rappeler sa présence avec… une joueuse de cor des Alpes qui n’a pas manqué de susciter des «Hop Suisse» enthousiastes dans le public. Le contraste entre les deux spectacles fut pour le moins surprenant.

Enfin, l’instant que tout le monde attendait: André Borschberg ouvrit la porte du cockpit et étreignit son partenaire sous un tonnerre d’applaudissements. C’est Bertrand Piccard qui prit la parole le premier, dans un discours bien rodé comme à son habitude. «Bonjour Abu Dhabi, Salam Allekoum! Plus qu’un exploit dans l’histoire de l’aviation, c’est un exploit dans l’histoire des énergies renouvelables [que nous venons d’accomplir]. C’est maintenant à votre tour d’aller plus loin!»

«Pour moi il a toujours été évident que c’était toi [Bertrand Piccard] qui piloterais lors de la dernière étape, a déclaré André Borschberg. Ce tour du monde, c’était ton idée, ta vision que tu as eue il y a 17 ans. Et c’est devenu une réalité aujourd’hui», dit-il en retenant les larmes qui lui rougissent les yeux, suscitant une vive émotion dans le public.

Emirats arabes unis, Monaco, Suisse: ces trois pays essaient d’implémenter les valeurs portées par Solar Impulse

Sultan Ahmed Al-Jaber, ministre d’Etat des Emirats Arabes Unis, alla le premier leur donner une longue accolade, suivi du Prince Albert II de Monaco, partenaire de longue date, et enfin de la conseillère fédérale Doris Leuthard. «Emirats arabes unis, Monaco, Suisse: ces trois pays essaient d’implémenter les valeurs portées par Solar Impulse» a clamé Bertrand Piccard avant que les rafales de vent, qui faisaient dangereusement tanguer Solar Impulse, ne contraignent les organisateurs à le rentrer au hangar.

Températures extrêmes

Avec 2694 kilomètres parcourus, cette ultime étape fait certes pâle figure comparée aux quelque 8900 kilomètres avalés par André Borschberg entre Nagoya au Japon et Hawaii, en cinq jours et cinq nuits, établissant le record du plus long vol en solitaire sans ravitaillement et sans escale.

Mais ce saut de puce n’était pas gagné d’avance pour autant. Les conditions météorologiques avaient conduit l’équipe à reporter le décollage, notamment en raison de températures extrêmes, flirtant avec la limite de ce que pouvait supporter l’avion.

Des débuts chaotiques

Manque d’intérêt de la part de sponsors, méfiance voire défiance vis-à-vis du projet… Les débuts de l’aventure Solar Impulse s’inscrivent dans la plus pure tradition de l’histoire des grands explorateurs.

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Mais à force de persévérance, ce qui n’était qu’une idée en 1999 a fini par se concrétiser au fil des années: premier vol en 2009, jusqu’à ce tour du monde en 2015-2016. Un périple qui a connu son plus gros pépin en juillet 2015, lorsque des avaries matérielles survenues au niveau des batteries l’avaient cloué dans un hangar hawaiien pendant 10 mois.

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Et maintenant? Au-delà de cette performance pionnière et hors du commun, il est encore tôt pour esquisser le véritable héritage légué par Solar Impulse. Mais Betrand Piccard et André Borschberg en sont persuadés: ce n’est que le début.

Ils en veulent pour preuve la récente création par leurs soins du Comité international pour les technologies propres (ICCT). Le but de cette méta-entité: fédérer un maximum d’organisations environnementales, d’entreprises et d’associations, capables de parler d’une seule voix et d’avoir ainsi plus de poids et d’impact au niveau politique. Quatre-cent vingt structures auraient déjà répondu présent, selon les dires de Bertrand Piccard.

La conception d’une nouvelle génération de drones solaires

Mais ce n’est pas tout. André Borschberg compte bien capitaliser sur l’expérience et le savoir-faire acquis par son équipe pour se lancer dans des projets industriels. Il vise la conception d’une nouvelle génération de drones solaires stratosphériques capables de faire le travail de satellites spatiaux, mais à un moindre coût et avec une résolution spatio-temporelle plus importante.

«On touche au but de faire voler un engin six mois, assez haut [environ 20 km] pour survoler le transport aérien, et tel qu’il puisse porter une charge assez lourde pour faire de la communication par exemple», confiait déjà en janvier 2015 au «Temps» André Borschberg.

Des géants tels qu’Airbus ou, plus inattendus, Facebook qui vient de tester avec succès son prototype de drone solaire, sont déjà sur le créneau.

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Mais l’aviation dans tout ça? Bien que les vols long-courriers demeurent loin de troquer le kérosène pour les rayons du soleil, Bertrand Piccard parie que d’ici à dix ans, nous aurons des avions électriques embarquant une cinquantaine de passagers pour des vols courts et moyens courriers, écrit-il sur son blog.

Ainsi énoncée, la prédiction peut faire sourire. Mais n’en était-il pas de même il y a à peine 15 ans lorsqu’il prophétisait faire le tour du monde avec un avion qui n’existait alors que de son imagination? C’est à lui qu’il faut donc laisser le dernier mot: «Il n’y a qu’une seule façon d’échouer, c’est de ne pas essayer.»

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Solar Impulse 2 en chiffres

  • Envergure: 72 mètres (Boeing 747 jumbo: 68 mètres)
  • Poids: 2,3 tonnes
  • Cellules solaires embarquées: 17 248
  • Moteurs et batteries: 4 de chaque
  • Temps de vol le plus long: 117 heures et 52 minutes (André Borschberg, record)
  • Vitesse moyenne air: environ 75 km/h
  • Vitesse sol maximale enregistrée: 216 km/h
  • Altitude maximale: 9000 mètres
  • Consommation de carburant: 0 l

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