biotechnologie

Une banane OGM controversée

Une banane génétiquement modifiée afin de lutter contre les carences alimentaires en Afrique est en cours d’évaluation par une équipe australienne

Une banane OGM controversée

Biotechnologie Une banane génétiquement modifiée et destinée à la lutte contre la malnutrition est en cours d’évaluation

C’est une fausse bonne idée, d’après les experts

L’on a beau la regarder sous toutes les coutures, avec sa forme allongée et sa chair jaunâtre, cette banane ressemble avant tout à n’importe quelle autre banane. Mais son secret est enfoui dans sa pulpe qui contient, grâce à un gène inséré dans son ADN, jusqu’à vingt fois plus de provitamine A (ou bêta-carotène), le principal précurseur de la vitamine A.

En Afrique de l’Est, comme dans d’autres régions tropicales, les carences en vitamines ont des effets dévastateurs. Elles entraînent notamment un affaiblissement du système immunitaire, ainsi que la xérophtalmie (ou sécheresse de l’œil), provoquant une cécité à l’issue souvent fatale. D’après l’Organisation mondiale de la santé, cette carence entraîne chaque année la mort de plus de deux millions de personnes, principalement des enfants. C’est plus que les décès liés au sida et au paludisme réunis (respectivement 1,6 million et 600 000 en 2012).

Pour remédier à ce fléau, des programmes existent déjà. Parmi eux, l’enrichissement de certaines denrées (farine, sucre) en vitamine A, ou la distribution de compléments alimentaires sous forme de gélules. Mais les populations les plus isolées n’y ont que rarement accès, essentiellement pour des raisons logistiques, si bien que la situation demeure parfois préoccupante. Notamment en Ouganda. Pauvre et rurale, la population n’y a pas accès aux aliments riches en vitamine A (œufs, laitages) et se nourrit essentiellement de bananes à cuire de type Plantain, une variété pauvre en bêta-carotène. Résultat: d’après les Nations unies, en 2006, 38% des enfants ougandais souffraient de malnutrition chronique.

Les bananes ougandaises ont beau être pauvres en bêta-carotène, d’autres variétés en contiennent beaucoup. A 13 000 kilomètres de là, en Papouasie-Nouvelle-Guinée, pousse l’Asupina. Cette petite banane à la chair orangée a donné des idées à James Dale, de l’Université du Queensland, en Australie. «Nous avons transféré un gène d’Asupina dans le génome des bananes des hauts plateaux ougandais, avec l’espoir que cette dernière fabriquerait ainsi plus de provitamine A, explique l’agronome. Il s’agit d’un gène nommé PSY, qui code un enzyme impliqué dans la biosynthèse du bêta-carotène», ajoute-t-il. La «super-banane» ainsi obtenue contient en moyenne 37 microgrammes de bêta-carotène par gramme, soit 20 fois plus qu’une banane à cuire non transformée. De quoi satisfaire assez largement les besoins quotidiens en vitamine A… en théorie. Car la banane doit désormais être testée chez l’être humain, afin de vérifier si le bêta-carotène qu’elle contient est bien transformé en vitamine A dans l’organisme. Les essais cliniques auront lieu d’ici à la fin de l’année aux Etats-Unis, et James Dale espère voir sa banane cultivée en Ouganda d’ici à 2020.

L’histoire de cette banane n’est pas sans rappeler celle d’un autre aliment enrichi en provitamine A, le riz doré. Mis au point au début des années 2000 à l’EPF de Zurich, le riz doré est un riz transgénique dans lequel ont été insérés trois gènes impliqués dans la synthèse du bêta-carotène. Grâce à ces gènes, le grain de riz génère de la provitamine A, ce qui lui confère une couleur orangée d’où il tire son nom. Destiné au marché d’Asie du Sud, le riz doré a été accueilli avec méfiance par les paysans philippins, dont certains sont allés jusqu’à arracher des plants.

Mais ses plus farouches opposants sont sans doute les ONG anti-OGM qui, en plus des critiques récurrentes sur ce type de cultures (innocuité incertaine, risques de contamination biologique…), doutent de sa capacité concrète à améliorer la santé des enfants carencés.

«Après le riz doré, cette banane transgénique est une deuxième tentative qui répond au symptôme plutôt qu’à la cause du problème et qui ne le réglera donc pas», assène Luigi D’Andrea, chargé d’affaires de l’association romande StopOGM. Les populations vulnérables souffrant de plusieurs carences à la fois, ce n’est pas une banane ainsi modifiée qui les remettra sur pied, selon ce dernier. Il faut des stratégies d’action globales à court et long termes, comme des programmes de diversification alimentaire ou la promotion et la mise en place de production locale de nourriture en région rurale. «La plupart des pays qui l’ont fait ont vu reculer nettement ces carences. Pourquoi investir des millions dans le développement de plantes transgéniques, alors qu’il existe déjà des solutions testées et efficaces?» interroge-t-il. «C’est une perte de temps et d’argent.» En d’autres termes, mieux vaudrait donc ajouter une carotte au menu plutôt que des OGM. Un constat partagé par Denis Loeillet, responsable de l’observatoire des marchés du Cirad: «La diversité génétique déjà existante permet de répondre à la plupart des besoins en micronutriments, sans recourir aux OGM, et ce d’autant plus qu’il existe de nombreuses espèces en Ouganda.»

La banane telle qu’on la connaît aujourd’hui est en effet le résultat de milliers d’années de croisements successifs qui ont permis de lui conférer son aspect, sa saveur et ses autres propriétés. Mais le bananier étant stérile, il demeure complexe d’obtenir de nouveaux hybrides par les méthodes conventionnelles de croisement. Pour y parvenir, il faut recourir à la biotechnologie, ce qui nécessite des moyens financiers qui ne sont pas toujours là. «Le problème, c’est qu’il devient plus facile d’obtenir un financement pour un projet vitrine tel que celui-ci que pour de «simples» travaux sur les croisements», déplore l’expert.

Justement, qui finance ces programmes? Derrière la «super-banane» et le riz doré se trouve notamment la Bill & Melinda Gates Foundation. En 2013, elle a distribué pour 3,6 milliards de dollars (3,2 milliards de francs) de subventions pour des projets qui «améliorent la santé et réduisent la misère», comme le signale son site web. Faut-il y voir une volonté de faire gagner aux OGM leurs lettres de noblesse, afin de mieux les faire accepter par l’opinion publique? Luigi D’Andrea en doute. Tout au plus voit-il en Bill Gates un technophile qui se trompe. Une analyse confirmée par Denis Loeillet, qui estime que ces recherches sont «une réponse du Nord à un besoin du Sud que [la Bill & Melinda Gates Foundation] n’a pas vraiment compris».

La «super-banane» contient 20 fois plusde bêta-carotènequ’une banane à cuirenon transformée

La banane telle qu’on la connaît aujourd’hui est le résultat de milliers d’années de croisements successifs

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